Piera AULAGNIER | bibliographie | < retour à la page précédente

Médecin, psychiatre, psychanalyste, Piera Aulagnier, est née Piera Spairani le 19 novembre 1923 à Milan et décédée à l’âge de 66 ans d’un cancer du poumon le 31 mars 1990 à l’Hôpital Foch à Suresnes.

Elle avait passé une partie de son enfance à Paris et son adolescence passionnée d’équitation en Egypte, mais c’est à Rome qu’elle fera finalement ses études de médecine. Par la suite, sa profonde sensibilité clinique et sa prise en considération du corps porteront témoignage de cette vocation médicale première. Venue en France en 1950, où elle avait épousé un ingénieur français dont elle gardera le nom et dont elle aura un fils, Claude Aulagnier , elle obtint l’équivalence de son diplôme de médecine et y termina ses études en psychiatrie.

Piera Aulagnier s’est formée à la psychanalyse avec Jacques Lacan entre 1955 et 1961. Devenue son élève, elle s’est rangée à ses côtés lors de son rejet de la Société française de psychanalyse en 1963 et, dans un esprit de loyauté, elle s’opposa alors très fermement à ceux de ses anciens collègues qui avaient « lâché » Lacan dans le conflit avec l’Association internationale de psychanalyse (API) . Elle fut parmi les premiers psychanalystes qui constituérent l’École freudienne de Paris en 1964 et, dans la même fidélité à sa rigueur personnelle, elle démissionna de l’Ecole freudienne lorsqu’elle se trouva en désaccord avec les positions de Jacques Lacan sur la formation des psychanalystes, refusant notamment l’idée d’une « analyse pure » et de sa transmission didactique. Plus intéressée par la clinique et la théorie que par les conflits institutionnels, elle n’évoquait presque jamais ces périodes mais elle en forma une réflexion qui n’a rien perdu de son actualité et dont on trouve un écho en profondeur dans son œuvre autour de la notion d’aliénation ( Les destins du plaisir, Paris, PUF, 1979) et plus directement dans deux articles, republiés dans Un interprète en quête de sens (Paris, Ramsay, 1986), « Comment peut-on ne pas être persan ? » (Oct 1968) et « Sociétés de psychanalyse et psychanalystes de société » (1969).

Cette rupture avec Lacan sera immédiatement suivie en janvier 1969 de la fondation, avec François Perrier, Jean-Paul Valabrega et d’autres psychanalystes, du IVeme Groupe O.P.L.F. (Organisation psychanalytique de langue française) dont elle fut la référence centrale sans jamais souhaiter cependant, ni s’y imposer ni aller dans le sens d’une structure hiérarchique. La conception du IVeme Groupe, ses idéaux comme son évolution, ne sont compréhensibles aujourd’hui qu’en partant de ces circonstances historiques particulières qui ont donné lieu à des scissions successives et à cette période de crise qui débute en 1963 au sein de la SFP et qui devait produire en l’espace de six ans l’Association psychanalytique de France (APF), l’Ecole freudienne et le IVeme Groupe enfin. [1] Le « Cahier bleu », charte du IVeme Groupe, qui sera au fil des années repris et complété ou modifié conserve la trace du souci qui fut celui de Piera Aulagnier et des co-fondateurs de parvenir à créer et surtout à conserver une institution qui soit la plus proche possible de l’ «analytique » dans sa conception et son fonctionnement .

Au long de ces années tumultueuses, son indépendance d’esprit et sa sérénité dans les débats, qui lui faisaient s’abstenir de participer à des polémiques vaines, étaient connues. Mais cette réserve n’a jamais été synonyme d’indifférence. Soucieuse de dénoncer les risques de suivisme qui menacent les sociétés psychanalytiques et les autres, elle écrivait en 1969 que “ l’audace et le génie nécessaires aux transgressions des idées reçues n’assurent pas aux transgresseurs de pouvoir transmettre à leurs héritiers la possibilité de démanteler eux-mêmes la barrière déjà abattue ”.

C’est dans cet esprit qu’elle anima les deux revues dont elle fut successivement la fondatrice aux Presses Universitaires de France : L’Inconscient, avec Jean Clavreul et Conrad Stein en 1967-1968, puis Topique à partir de 1969, revues dans lesquelles le pluralisme et le respect de la pensée des auteurs l’emportèrent toujours sur les questions d’appartenance institutionnelle et qui, pour la seconde, continue fidèle dans ce même sens et devrait atteindre son centième numéro en 2007.

La clinique quotidienne et la production ininterrompue de son œuvre ont été pour Piera Aulagnier intimement liées. En 1975, alors qu’ elle avait épousé le philosophe et politologue bien connu, Cornelius Castoriadis, son premier livre paraissait aux Presses Universitaires de France sous son nom de Castoriadis-Aulagnier, La Violence de l’interprétation, référence qui devint nécessaire à tous ceux qui, à partir de la clinique des psychoses, ressentaient la nécessité d’interroger à nouveau la métapsychologie freudienne. Deux autres ouvrages devaient suivre, désormais publiés sous son seul nom d’Aulagnier, intitulés Les Destins du plaisir, aliénation, amour, passion (1979) et L’Apprenti-historien et le maître-sorcier. Du discours identifiant au discours délirant (1984) qui rencontrèrent la même audience. En fait, à partir de 1961, une longue série d’articles allait être publiée, pour l’essentiel dans Topique, revue qu’elle dirigeait depuis sa création en 1969, puis rassemblés dans Un interprète en quête de sens (1986).

Livres et articles étaient écrits en lien avec le « Séminaire ouvert » qu’elle tenait le lundi soir à l’Hôpital Sainte-Anne dans l’amphithéâtre Magnan dans le service du Dr Daumézon où elle avait également une consultation.. Ouvert, ce séminaire l’était à beaucoup de sens, accueillant ceux qui en faisaient la demande sans discrimination d’appartenance, mais surtout parce qu’elle n’hésitait pas à y communiquer sa théorie en cours de gestation et selon les hypothèses nouvelles qu’elle formait. La discussion n’avait généralement pas lieu sur le moment, mais juste après dans un échange limité avec quelques collègues, atmosphère plus propice à des échanges qu’elle souhaitait mais qui n’étaient pas faciles cependant, comme l’exigence théorique de sa propre pensée.

Piera Aulagnier était en effet une théoricienne qui élaborait et remettait sans cesse en chantier un ensemble structuré d’hypothèses, écho et conséquence du fait qu’elle ait été une clinicienne profondément sensible au drame humain que constitue la psychose. Les remaniements essentiels qu’elle effectue à l’intérieur de la métapsychologie freudienne sont l’écho direct de l’énigme que pose la psychose et des bouleversements qu’elle induit dans l’écoute du psychanalyste. On lui doit non seulement une approche nouvelle sur ces pathologies, mais aussi une théorie de la représentation permettant de penser la relation du psychotique au discours. Au-delà, c’est toute une théorisation originale du Je et des conditions dans lesquelles il peut advenir qui est mise en place. Sa notion de Je s’avère d’emblée clairement distincte du moi freudien sans être pour autant celui de la théorie lacanienne à laquelle, dans un premier temps, elle doit en particulier ce qui concerne le processus d’identification du Je de l’infans à partir de la relation entre sa demande et le désir de sa mère. Néanmoins, sa définition du Je est tout à fait différente de la notion de sujet divisé chez Lacan, et repose sur l’interrogation portant sur les conditions propres à rendre possible la constitution d’un espace où le Je puisse advenir, soit sa capacité à supporter le conflit identificatoire en gérant la tension qui l’écarte de ses idéaux. La souffrance du psychotique d’avoir été spolié non seulement d’une image de soi, mais de la possibilité de la construire, est en permanence sous-jacente à la question du processus identificatoire et de la notion de Je telle qu’elle le définit.

L’ensemble de l’œuvre de Piera Aulagnier gravite autour de la question princeps des pathologies narcissiques et plus radicalement, tient à la question du narcissisme primaire et à la manière dont le sujet peut en sortir. Sa référence théorique majeure et quasi unique était Freud et, bien que la question des rapprochements possibles de sa pensée avec celle de Mélanie Klein , de Bion ou de Winnicott lui ait souvent été posée par des collègues, elle ne situait pas sa théorie dans la proximité de celles de ces auteurs. En revanche, dans les années 1985 environ, il y eut pour elle une authentique rencontre avec la pensée de Frances Tustin et de Donald Meltzer et plus généralement avec la question de l’autisme. L’évolution de sa pensée, qui l’avait conduite d’une proximité vis-à-vis de la théorie lacanienne autour de la notion de spécularité à une approche qui lui est propre concernant la relation du Je à lui-même où la dimension de l’historique prend une place centrale, aurait peut-être pu approfondir ce rapprochement si la vie lui en avait laissé le temps.

Comme Freud avait établi sa théorie sur la recherche du sens des rêves et des symptômes névrotiques, Piera Aulagnier a fondé la sienne sur la quête du sens des schizophrénies et de la paranoïa, soulignant notamment non pas le manque dans ces pathologies mais l’invention délirante pour penser sa souffrance et tenter de lui donner une origine. Cette théorisation riche implique de très nombreuses notions qui lui sont propres ( la mère « porte-parole », la « potentialité psychotique ») et surtout une création métapsychologique d’une importance capitale concernant l’originaire, la notion de « pictogramme ». [2]

La question du sens revient en permanence dans une profondeur philosophique spontanée qui l’a portée à des réflexions sur la causalité, sur le hasard, sur le temps, sur la mémoire et sur la notion de rencontre. Son apport sur la question cruciale de l’aliénation fait un pont entre le politique, le philosophique et la psychanalyse, et souligne notamment l’importance du repérage de la réciprocité entre le désir d’aliéner et celui d’être aliéné. Sa définition du phénomène passionnel dans sa différence avec l’état amoureux est exemplaire du lien entre la théorie et la personnalité de l’auteur. Chaleureuse et gaie, Piera Aulagnier était une femme profondément vivante et généreuse, à l’opposé des poncifs sur les femmes théoriciennes. Le souci éthique vécu comme de l’ordre de l’évidence était une dimension importante de sa personnalité et la rencontre intellectuelle qu’elle eut avec l’œuvre de Georges Orwell en témoigne.

L’invention conceptuelle, chez elle, s’est toujours faite au plus près de la clinique dans une vigilance critique par rapport à elle-même, qui a laissé à ceux qui l’ont connue le souvenir de l’intérêt inlassable et passionné pour les questions fondamentales non seulement de la psychanalyse mais de l’humain.

[1] Cf Mijolla-Mellor, S. de « Potentialité des scissions dans la théorie psychanalytique elle-même » Topique, «Scissions psychanalytiques », no 57, 1995.

[2] On trouvera une présentation synthétique et une réflexion sur sa théorie dans Mijolla-Mellor, S. de Penser la psychose- Une lecture de l’œuvre de Piera Aulagnier, Paris, Dunod, 1998.,228p. Ce livre comporte aussi un index référencé des notions et une bibliographie de l’auteur.
Pour un bref résumé sur quelques unes de ces principales notions, on peut aussi se reporter au « Dictionnaire international de psychanalyse » (dir. A. de Mijolla, Calmann-Lévy et nouvelle édition Hachette) aux articles : Autohistorisation, infans, Je, pictogramme, potentialité psychotique, projet identificatoire et violence de l’interprétation.

 

 

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