Publications
AULAGNIER Piera
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BAZALGETTE Gérard
BERNOS Arlette
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CASTELLANOS-COLOMBO Héloïse
CELERIER Marie-Claire
CHARTIER Jean-Pierre
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ROUSSEAUX-MOSETTIG Christiane
SABOURIN Pierre
SERVERIN Jean-Louis
SILVESTRE Claude
STEPHANATOS Gerassimos
TURBAT-DELCROS Joëlle
VALABREGA Jean-Paul
ZALTZMAN Nathalie
ZYGEL Charles
Publication des Journées Scientifiques du IVe Groupe, Autour de l'œuvre de Jean-Paul Valabrega - Permanence et métamorphoses - ACTES 2, PARIS, In Press, 2013

224 pages.
CHARTIER J.P., La Pratique De La Psychanalyse : Alibi Ou Défi, PARIS, L'Harmattan, 2013
La pratique de la psychanalyse est le sujet d'une brûlante actualité après les critiques médiatiques contemporaines et la montée en puissance des thérapies cognitivo-comportementales qui se prétendent être plus rapides, plus performantes et adaptées à l'air du temps de notre société qui se veut celle de l'efficacité à tout prix et au moindre coût. Dans un premier temps, l'ouvrage critique les dérives psychanalytiques qui sont aussi les conséquences de son succès dans les années soixante-dix. Dans un second temps, il s'attache à décrire, avec des cas cliniques, ce que la psychanalyse peut apporter d'incomparable dans le traitement des cas les plus difficiles de psychoses et/ou de psychopathies. Comme le formulait Robert Musil : "Ne disons pas que nous avons trop d'entendement et trop peu d'âme, disons que nous avons trop peu d'entendement sur le problème de l'âme".145 pages.
RAOULT Patrick, Le corps du crime - Clinique et psychopathologie des souffrances corporelles, GRENOBLE, Janvier 2013, PUG-Presses Universitaires de Grenoble, 2013
Une littérature assez abondante s’est développée ces dernières années autour des préoccupations liées au corps, engageant un renouvellement de la psychopathologie et de la clinique. Celles-ci nous interrogent également quant à l’évolution de nos sociétés. À partir d’une approche théorico-clinique des expressions psychopathologiques et des atteintes traumatiques, l’auteur cherche à spécifier la place du corps et le registre sur lequel le situer en psychologie clinique et psychomotricité. Au travers de l’exemple de la maladresse et de l’instabilité d’un côté, et des troubles autistiques, psychotiques, et dépressifs de l’autre, l’ouvrage étudie les particularités de la corporéité, de l’investissement du corps. L’analyse de situations traumatiques comme les agressions sexuelles, ou celles d’autovulnérance comme le suicide ou la scarification, permettent d’aborder les modes de déstructuration du rapport au corps. Les conduites à risques, les addictions, les compulsions, traduisent quant à elles une mise à l’épreuve du corps pour exprimer ses souffrances psychiques.
210 pages.
BONNET M., HERLEMONT-JEANJEAN E. , LAM-HELLY M., Cheminements en psychanalyse - DVD, LYON, Traversées, La pensée vagabonde, 2012

L’entretien filmé qui en résulte met en dialogue deux générations d’analystes et tente de faire retour sur l’exercice de ce métier impossible et l’engagement qu’il impose. Il s’accompagne de textes de Marc Bonnet auxquels les échanges font référence.
Entre voix, textes et images, court, récurrent, le souci de la transmission, et l’incertitude, le toujours ouvert, de son destin ...
Sommaire
Entretien
Parcours et processus dans le Quatrième Groupe
De l’engagement à la transmission
Particularité du Quatrième Groupe
Être psychanalyste aujourd’hui
Documentation
Écart théorico clinique en psychanalyse – (4 textes)
Transmission de la psychanalyse et formation du psychanalyste – (3 textes)
Spiritualités – (2 textes)
Questions actuelles en psychanalyse – ( 3 textes)
Conclusion – (1 texte)
Réalisation et montage : Jean-Michel RAVOT
Distribution : La pensée vagabonde
pages.
Mots clés : psychanalyse, transmission
LEROUX Y., Les jeux video, ça rend pas idiot !, France, Stimulo, FYP, 2012
Plus de 40 % de la population joue aux jeux vidéo. Les femmes représentent 52 % des joueurs. 63 % des Français de plus de 10 ans ont joué aux jeux vidéo. L âge moyen des joueurs, aujourd'hui de 35 ans, est en constante augmentation. C'est le divertissement préféré des Français et la première industrie culturelle dans le monde. En une poignée d'années, les jeux vidéo se sont positionnés comme une locomotive de l économie numérique. Ce succès tient à des logiques de marché que les éditeurs de jeux savent habilement exploiter. Mais cette explication ne suffit pas ! Les jeux vidéo ont pu prendre cette place grâce à leurs qualités propres. Ils sont devenus un média incontournable parce qu'ils sont des objets de plaisir pur. Ils sont des manières de se mettre en lien avec soi-même et avec les autres. Mais ils sont aussi plus que cela : ils sont une manière d apprivoiser le futur.96 pages.
MIJOLLA-MELLOR de S., Traité de la sublimation, Ce traité comporte les contributions de: N. Barzin, A. Brun, V. Donard, A. Essadek, D. Fessaguet, P. Gutton, D. Kupermann, T. Lamote, S. Levy, M. Mignet, S. Payan, K. Proust, G. Reynier, Patrick Saurin, N. da Silva Junior et C. Weismann-Arcache, Paris, Quadrige, puf, 2012

En quoi permet-elle une satisfaction infinie qui ne s’abîme pas dans la jouissance et s’oppose à l’envahissement brutal de la pulsion de mort ?
L’idée freudienne d’une sublimation « aux dépens » du sexuel doit-elle être remise en question?
Pour quelles raisons la sublimation occupe-t-elle en psychanalyse une place si importante ?
Notion psychanalytique indispensable pour comprendre l’articulation entre la vie pulsionnelle et les champs culturel et sociopolitique, la sublimation permet de penser les sentiments de tendresse et d’amitié, les interactions sociales et professionnelles, le souffle artistique ou littéraire, les réalisations techniques, scientifiques ou sportives… Construite par Freud et reprise tout au long du XXe siècle par de nombreux auteurs, elle demeure néanmoins insatisfaisante dans sa définition métapsychologique et fait aujourd’hui l’objet de thèses et de réflexions nouvelles que ce traité se propose de mettre en lumière.
608 pages.
Mots clés : sublimation
, Filigrane (revue Quebec) - La langue vivante de la clinique psychanalytique, J. Altounian, G. Lévy, M-A Pongis-Khanjian, F. Houssier, C. Duchet, A. Renaud, N. Levesque, Montreal-Quebec, Revue Santé Mentale au Québec, 2012
DROSSART F., Monstres naissants, Paris, Editions La Bruyère, 2011
Et c'est alors qu'à l'angle d'un couloir je faillis buter contre eux, mes cinq livres non publiés encore, hideux avortons, monstres tapis dans l'ombre, grimaces sur pattes : Saint-Georges et le Dragon avec son psychiatre fou, L' Amant Virtuel avec son meurtre bien réel, Le Chat de Schrödinger avec ses calculs des probabilités et ses satanistes embourgeoisés, La Détartreuse avec ses mensonges d'arracheuse de dents, promue en serial-killer, et la pâle Artémis, bienvenue en ce lieu sardanapalesque et mitterrandien : la Bibliothèque ". La guerre, comme chacun sait, est une machine à fabriquer des nouveaux monstres. Mais pour cela, il n'est pas toujours besoin de guerre. Ou plutôt, il suffit parfois de cette guerre intime et mystérieuse qui se joue, chez tout un chacun, entre Eros et Thanatos.606 pages.
LÉVY G. et coll., L'esprit d'insoumission - Réflexions autour de la pensée de Nathalie Zaltzman, J.-J. Barreau, G, Bazalgette, M. Bonnet, R. Colin, E. Corin, B. Defrenet, B. Dolle-Montglond, P. Guyomard, J.-M. Hirt, G. Lévy, R. Major, G. Stephanatos, F. Villa, E. Weil, Paris, Campagne Premiere, 2011
Nathalie Zaltzman (1933-2009), psychanalyste française membre du Quatrième Groupe, expose des conceptions originales, notamment concernant le travail de la culture, les pulsions de mort et les expériences de survie aux limites. Elle interroge de façon subversive la sexualité, la mort, la place du mal dans la vie psychique.Les différentes contributions de cet ouvrage entrent en dialogue avec sa pensée et en montrent la richesse. La réalité psychique individuelle et collective est ainsi revisitée avec la volonté de soutenir l’esprit d’insoumission comme principe éthique.
Notons encore que cet ouvrage comporte un texte inédit de N. Zaltzman
Au sommaire de cet ouvrage :
GHYSLAIN LEVY - (IVe Groupe) / Avant propos : Détruire, dit-elle
Inédit de Nathalie Zaltzman : La lucidité du mal
PARTIE I - Le travail de la culture entre individuel et transindividuel
BRIGITTE DOLLÉ-MONTGLOND - (IVe Groupe) : Prendre la mesure de sa condition d'humain
FRANÇOIS VILLA - (A.P.F. et A.P.I.), EVA WEIL - (S.P.P. et A.P.I.) : Lettre à Nathalie...l'absente
BERNARD DEFRENET - (IVe Groupe) : L'un et l'autre avec/contre l'un ou l'autre
ELLEN CORIN - (Société psychanalytique de Montréal) : Sur l'horizon de la Kultur, une écoute plurielle
PARTIE II - L'esprit de résistance, l'amour, la mort
GERARD BAZALGETTE - (IVe Groupe) : La subversion hystérique
JEAN-JACQUES BARREAU - (IVe Groupe) : Don juan et l'esprit de la mort
JEAN-MICHEL HIRT - (A.P.F.) : Un rire dans la nuit du docteur Hyde
PARTIE III - De la réalité des pulsions de mort
MARC BONNET - (IVe Groupe) : Mort où est ta victoire
GERASSIMOS STEPHANATOS - (IVe Groupe-Athènes) : Se construire la réalité du point de vue de Thanatos
PARTIE IV - Comment penser le mal ?
RENE MAJOR - ( Directeur des hautes études en psychanalyse) : Penser la cruauté
ROBERT COLIN - (IVe Groupe) : Nihilisme et régression
PATRICK GUYOMARD - (S.P.F.) : L'enfant pervers, l'enfant perverti
GHYSLAIN LEVY / Conclusion : Nos "irréductibles"
Bibliographie des oeuvres de Nathalie Zaltzman
Présentation des auteurs
252 pages.
Cette publication s'est faite à l'initiative du Quatrième Groupe. Sont ici rassemblés des travaux inédits de psychanalystes qui, tous, ont été proches à divers titres de la pensée de notre éminente collègue, et d'une œuvre théorico-clinique dont l'originalité et les perspectives d'avenir pour la psychanalyse contemporaine viennent alimenter toutes les contributions. Des questions aujourd'hui incontournables y sont explorées: comment penser la cruauté psychique à l'aune des désastres génocidaires du siècle ? La psychanalyse n'est- elle pas une des formes de ce travail de culture qui fait aujourd'hui résistance quand elle prend le risque de s'affranchir d'une vision "thérapeutique" singulière, et de traiter dans le sujet ce qui fait le roc de la réalité humaine ? Les auteurs de ce livre entrent en dialogue avec une pensée qui refuse tout enfermement dans des logiques binaires et des oppositions simples, mais qui cherche à saisir ses propres mouvements d'alternance, d'allers-retours, de dépassement. Les travaux ici réunis poursuivent le geste éthique par lequel Nathalie Zaltzman, dans sa confrontation aux cliniques de la lisière, aux situations extrêmes, aux expériences de survie, a toujours marqué le cap, celui de l'esprit d'insoumission.
G. Lévy
MIJOLLA-MELLOR S., La mort donnée - Essai de psychanalyse sur le meurtre et la guerre, Paris, Quadrige, puf, 2011

336 pages.
SABOURIN P., Sandor Ferenczi - Un pionnier de la clinique, Paris, Un parcours, Campagne Première, 2011
La figure de Ferenczi est très attachante. Disciple et correspondant préféré de Freud, créatif sans être dissident, fidèle aux diverses logiques de Freud, il a su ouvrir des nouvelles perspectives pour la psychanalyse, en particulier en montrant la confusion fréquente entre les langues de l'adulte et celle de l'enfance. Son enthousiasme et son optimisme ont été mal tolérés par le conservatisme et l'esprit de sérieux. Il invente la bioanalyse et pose ainsi les fondements de toute psychosomatique. Grand précurseur, Freud lui-même reconnaissait que « ses travaux ont fait de tous les analystes ses élèves ». Son grand livre, Thalassa, ouvre des perspectives nouvelles qui sont de plus en plus présentes dans les sciences contemporaines. Reparcourir la vie et l'oeuvre de Ferenczi, c'est revenir à la naissance et à la pratique de la psychanalyse.324 pages.
G. GAILLARD, LA PARTIALITÉ COMME ATOUT DANS LES SCIENCES HUMAINES, Gaillard G., Mercader P., Talpin J.M. [dir.],, Paris, Explorations psychanalytiques, InPress, 2011
Partisane de l’objectivité, notre culture n’envisage la science que sous l’angle de la neutralité, qui serait le seul chemin vers la vérité. Pourtant, les physiciens soutiennent depuis longtemps déjà que l’observateur modifie l’observé. Et qu’en est-il des sciences humaines, où l’objet observé est en même temps le sujet observant : l’homme ?Allant à contre-courant des positions habituellement admises, ce livre pose la question de la place du sujet dans la recherche en sciences humaines. Le « sujet » dont il est question ici est double, à la fois « observant » et « observé » : de ce fait, le chercheur ne peut être que partial.
« On voit aussi bien de biais que de face » : les différents chapitres de cet ouvrage démontrent en quoi la partialité constitue en réalité un atout. Le chercheur doit la considérer comme l’unique moyen d’accéder au débat critique : questionner et remettre en cause permet d’évoluer. Il faut se départir du désir de « saisir le réel » et accepter que la recherche gagne en profondeur lorsqu’elle assume d’être impliquée, engagée.
Ainsi, la partialité assumée sans peur de s’éloigner des critères habituels de « scientifi cité » devient ressource, renouveau, transformation théorique. Un ouvrage de réflexion, à rebours des idées reçues.
Auteurs : Albert Ciccone, Emmanuel Diet, Georges Gaillard, Marion Gaspard, Florence Giust-Desprairies, Alain-Noël Henri, François Jourdan, Patricia Mercader, René Roussillon, Jean-Marc Talpin.
pages.
SANGUET Marcel, Divangations - Fantaisies analytiques, Toulouse, 69, Érès, 2011
N’en déplaise à ses contempteurs, la psychanalyse contemporaine fait preuve de vivacité ! Ces fantaisies de divan en témoignent en nous invitant à un vagabondage littéraire autant que psychanalytique. L’ouvrage se découpe en petits chapitres introduits par d’improbables pensées consignées par un narrateur au cours de sa psychanalyse. Devenu depuis lui-même analyste, il commente ensuite ces notes en procédant de l’association libre pour lier ensemble des éléments culturels, artistiques, littéraires ou scientifiques sur un thème donné.
Au final, ce recueil illustre la clinique actuelle, ses enjeux narcissiques, ses accointances privilégiées avec le pouvoir et son désir insatiable de soumission.
Marcel SANGUET est psychologue clinicien, psychanalyste, il exerce en Savoie dans un foyer de l’Aide sociale à l’enfance et dans un CAMSP/SESSAD ainsi qu’en cabinet.
pages.
, Filigrane (revue-Québec) - Revue, C. Chabert,G. Chagnon, S. Benzaquen, C. Bach, F. Duparc, R. Laperrière, A. Lussier, I. Krymko-Bleton , Montréal-Québec, Revue Santé Mentale au Québec, 2011
Volume 19: N° 2 : ,Adieu Œdipe, bonjour Narcisse ? II
Dossier Adieu Œdipe, bonjour Narcisse ? II, p.7
Sophie Gilbert et Véronique Lussier
Que reste-t-il de nos amours ?,p.9
Catherine Chabert
L’errance d’Œdipe aujourd’hui, p.21
Gilles Chagnon
Requiem pour l’Œdipe ?, p.33
Sylvie Benzaquen
Marie ou la petite fille des bois : une rencontre première, p.45
Carole Bach
Œdipe court toujours…, p.59
François Duparc
Hétéros
Le témoin, p.75
Réal Laperrière
Polémique
Freud à l’ombre de Bowlby ?, p.83
André Lussier
Entrevue
Les fondements d’une parole vraie en psychanalyse. Un entretien avec Guy Da Silva, p.95
Réal Laperrière
Bouquinerie
Seul parmi les autres. Sentiment de solitude chez l’enfant et l’adolescent,deSébastien Dupont, p.117
Irène Krymko-Bleton
Argumentaire 2012 : Psychanalyse et engagement, p.121 Le comité de rédaction
Notices biographiques, p.123
122 pages.
Site de la revue
Argumentaire des prochains numéros : La psychanalyse et l’engagement
MOREAU RICAUD M., Freud collectionneur, Paris, Campagne Première, 2011
Le visiteur du cabinet de Freud à Londres (Freud Museum), ne peut que remarquer l’accumulation d’objets antiques. Freud collectionne rêves, mots d’esprit, lapsus… et antiquités. Michelle Moreau Ricaud analyse le rôle de cette passion dans l’invention de la psychanalyse et nous aide à comprendre, à travers l’étude de plusieurs figures de collectionneurs, tels que sir Thomas Phillipps, Balzac, Gatian de Clérambault, les ressorts du désir qui les anime.Psychanalyste, docteur en psychologie clinique, membre du Quatrième Groupe, chercheure associée au centre « Psychanalyse et Médecine » (univ. Paris Diderot-Paris7), Michelle Moreau Ricaud est secrétaire scientifique de l’Association internationale d’histoire de la psychanalyse, membre de la Société médicale Balint, présidente de la Maison Sándor Ferenczi-Paris. Elle a publié Cure d’ennui. Écrivains hongrois autour de Sándor Ferenczi, Paris, Gallimard, 1992 ; Michael Balint. Le renouveau de l'École de Budapest, Toulouse, Érès, 2000, rééd. 2007, et a collaboré à de nombreuses revues françaises et étrangères.
164 pages.
Note de lecture de Monique Mioni, parue dans le n°50 du Bulletin du IVe Groupe
Freud et la curiosité : à propos de « Freud collectionneur » , le dernier livre de Michelle Moreau-Ricaud (Campagne-Première/ recherche-Février 2011)
C’est en explorant la passion de Freud pour la quête d’objets antiques que Michelle Moreau Ricaud emmène le lecteur dans un voyage à travers le temps et l’espace. En 160 pages, elle retrace de manière très érudite, documentée et précise, l’histoire de la notion de collection, sous-tendue par une pulsion, la curiosité, des origines de l’homme jusqu’à Freud et le sens que la psychanalyse a permis de renouveler. Bien qu’il existe des animaux étonnamment collectionneurs, l’être humain aura d’emblée un rapport particulier à l’objet. La place de l’objet dans l’histoire de l’humanité puis dans la psyché donne un peu plus de sens aux comportements humains dans ce qu’ils ont de meilleur comme de pire. C’est ainsi que les premiers hommes préhistoriques décorent des poteries, dégageant l’objet de sa fonction utilitaire et le faisant advenir au statut d’œuvre d’art, l’autre versant étant l’utilisation des objets dans les rituels mortuaires. De l’art à la mort, pour reprendre le beau titre d’un livre de Michel de M’Uzan, la frontière entre objet animé et inanimé est bien plus mince qu’on ne le pense, et pulsion de vie et de mort moins clivées !
Le butin est avant tout trésor de guerre. La recherche qui permet les avancées scientifiques s’est nourrie de l’emprise de l’homme sur le monde extérieur. Le rôle de la religion est central avec les reliques. via les regalia, ces objets dont la fonction de guérison va croissant à une époque, en droite ligne de la pensée qui guérit, dont la psychanalyse n’est pas si éloignée que cela. Le passage du religieux au laïque avec les premiers cabinets d’anatomie, cabinets de curiosités , cabinets de lecture, la botanique avec l’envolée du cours de ….la tulipe, aboutit à l’explosion de la science mais aussi à la création de nos modernes musées emblématiques de la culture du 20e siècle.
Au travers de la vie de quatre collectionneurs, le comte de Caylus (1692-1765), personnage de roman, Sir Thomas Phillipps (1792-1872) bibliophile, Balzac et son double littéraire- le cousin Pons, Gaëtan Gatian de Clérambault (1872-1935)- plus proche de nous car médecin- psychiatre dont les observations célèbres ont influencé Lacan et qui s’est pris comme objet d’étude, se pose la question de la place de l’autre. Avec chacun d’eux, on passe de la curiosité banale aux passions vitales ou néfastes, et à la mince limite entre le normal et le pathologique. En prêtant trop de (leur) vie aux objets, ces collectionneurs négligent dans un mouvement de balancier extrême, leur propre vie et celle de leurs proches. Et pourtant, de l’auteur de la comédie humaine, en passant par le bibliophile, au médecin enclin à comprendre et soigner, tous semblaient être tournés vers le monde extérieur.
En se recentrant sur Freud, elle nous fait envisager autrement sa vie quotidienne : Freud et son auditoire fictif, Freud scribe de l’histoire de ses patients, Freud face à la perte d’êtres chers- sa collection commence juste après la mort de son père, Freud et une religion laïque, choisissant délibérément les polythéismes égyptien et grec plus propices aux métaphores que sa religion juive d’origine. Ses identifications à d’autres découvreurs, Schliemann, Champollion… et in fine ses rêves d’enfant jouant aux soldats de fer… Freud et la mort : nous apprenons qu’une jeune femme se suicide dans son immeuble juste avant de sonner chez lui pour une consultation. On peut imaginer le traumatisme d’un tel événement mentionné par peu d‘historiens de la psychanalyse et le déterminisme qu’il aura sur ses futures recherches. Et il est troublant de mettre en regard le fait qu’il puisse emporter sa collection dans l’exil grâce à la générosité de Marie Bonaparte, alors qu’il ne pourra sauver ses sœurs…
L'apport de ce livre est très original, car l’auteure, psychanalyste reconnue et avertie, ne nous abreuve pas d’interprétations, mais bien au contraire, ouvre sur tous les champs de connaissances qui nourrissent le sens. C’est ainsi que le croisement de l’éthologie, l’anthropologie, l’histoire du monde, de l’art, de la psychanalyse, donne une approche tout à fait subtile de ce qui ne pourrait paraître que comme une originalité anecdotique de la personnalité de Freud. Du particulier, Michelle Moreau Ricaud nous entraîne vers l’universel, dans une réflexion sur nous-même et nos patients en nous faisant sortir de l’automatique association entre collection, analité et névrose obsessionnelle. En cela il me fait beaucoup penser au livre de Serge Viderman sur «L’argent en psychanalyse et au-delà ».
Comme symptôme, la collection présente l’intérêt d’être à l’intersection de l’individuel et du collectif, exactement comme la religion.
Cela m’évoque le fait que l’accumulation est une caractéristique de l’homme allant de pair avec la place de l’argent. Aucun être ne vit totalement dénudé : même au fin fond de l’Amazonie, des attributs rituels existent. L’objet est pour l’homme indissociable du sens et donc du langage. Pourquoi certains s’autorisent-ils plus que d’autres, et surtout au détriment des autres, à amasser ?
De la collection au collectif, il n’y a qu’un pas, et c’est donc à une réflexion profonde sur les liens de l’homme aux autres, que l’auteure nous invite, et pour cela qu’il nous soit permis de la remercier pour « le gain de plaisir » évoqué dans sa conclusion, qu’elle nous offre à son tour.
Rencontre autour d’un nouveau livre :
Michelle Moreau Ricaud, « Freud Collectionneur » , Editions Campagne Première, 2011, Paris,
librairie Lipsy, le 14 Mai 2011.
La présentation du dernier livre de Michelle Moreau Ricaud, Freud collectionneur, avec la participation de deux discutants Nicolas Gougoulis (SPP er AIHP) et Philippe Porret (SPF) a été une très belle occasion de revisiter la personnalité du fondateur de la psychanalyse devant un public passionné.
Nicolas Gougoulis (dont on trouvera le résumé de sa présentation ci-dessous) retrace d’abord la recherche de Michelle Moreau Ricaud sur Freud, sa collection et la place que ces objets avaient non seulement pour lui mais aussi dans son cabinet et vis à vis de ses patients, Ainsi elle rapporte le témoignage de la poétesse Hilda Doolittle dans le journal de son analyse.
En nous faisant comprendre ce qu’est une collection et des portraits très divers de collectionneurs, l’évolution des cabinets de curiosité en musées, elle approche la personnalité de Freud à travers ce besoin de collectionner.
C’est donc sur Freud, après Balint que Michelle Moreau Ricaud exerce d’une nouvelle manière originale ses talents de biographe.
Elle rapporte la visite étonnante d’André Breton, qui voit Freud comme « un médecin de quartier » ; certaines rencontres avec lui pouvaient être manquées Par hasard je tombe sur une attitude très dure du même A Breton à l’égard de Giacometti lorsque celui-ci ose s’éloigner du surréalisme, témoignant certainement d’un certain sectarisme. Certes Freud, même devenu célèbre n’habitait pas le quartier du Ring, celui de la grande bourgeoisie juive assimilée de Vienne.
N. Gougoulis se demande quelle serait la réaction d’un archéologue du futur en découvrant le livre de Michelle : une curiosité, un “memorabilia”, qui sait? Mais après l’avoir parcouru la conclusion est qu’il comprendrait le but ultime de Michelle, montrer sa manière d’investir un grand penseur, “son Freud”. Elle nous pousse à se représenter chacun son Freud, ce qui le rendrait plus proche de nous, une manière de l’aimer.
Philippe Porret reprend sa description d’un Freud utilisant sa promenade quotidienne, espace « transitionnel » de liberté, si nécessaire lorsque l’on reçoit des patients, rendant visite à l’antiquaire chez qui, somme toute , il se délassait. Il propose une comparaison entre la fonction de cette collection comme espace de projection de la pensée, à l’instar des jardins japonais dont l’abstraction nous incite à l’introspection.
Les différents intervenants vont interroger Michelle Moreau Ricaud sur les intérêts esthétiques de Freud :
- pourquoi la statuette d’Athéna était- elle sa préférée ?
- pourquoi cette prédominance de la sculpture au détriment d’autres formes d’art plastique comme la peinture (Christian Gaillard)?
- pourquoi ne s’intéressait-il pas à l’art contemporain pourtant si innovant et créatif ?
Michelle répond par le goût de la Grèce pour Freud, qui connaît sa culture, sa langue, le grec classique, a traduit Sophocle au Lycée. De plus la petite statuette d’Athéna, cette fille de Zeus, fille de la Raison, était un cadeau princier – celui de Marie Bonaparte, princesse de Grèce et du Danemark. Pour Freud elle représentait, symbolisait l’ensemble de sa collection. C’est elle qu’il montre, présente à Hilda Doolittle. En guise d’interprétation, il commente : « elle est parfaite », peut-être parce qu’elle a les caractéristiques de la bisexualité? Ou parce qu’elle a perdu sa lance...Michelle ne trouvant soudain qu’une désignation de cette déesse -“Athéna Niké” - en appelle aux Grecs présents, sans succès...Nicole Belmont-Valabrega nous rappelle alors le nom d’Athéna “Parthenos”, c’est-à-dire la vierge, non fécondée.
Il lui semble effectivement qu’il ne s’est pas intéressé aux oeuvres des peintres de son temps et redit son étonnement de la méconnaissance de Freud du mouvement de la Sécession : Klimt par ex. alors qu’il peint sa Nuda Veritas en 1898, ou Les trois âges de la femme, ou Eau mouvante ; ou d’autres encore qui vont dans les mêmes thèmes ou évoquent le flux pulsionnel freudien. Au sujet des identifications nombreuses de Freud, que l’auteur a essayé de décrypter, Houchang Guilyardi demande si « l’Egypte est présente ». Michelle rappelle qu’effectivement outre son identification à Champollion – l’interprête /traducteur des hiéroglyphes dont Freud utilise la méthode pour le langage du rêve, le Scribe qui trône dans la pièce, et le Pharaon peuvent s’évoquer dans le bureau d’écriture un « sanctuaire » si non une pyramide où Freud écrit entouré de sa cour de statuettes…
Pour Michelle « Freud n’est pas un collectionneur habituel : à proprement parler il n’apparaît ni compulsif ou obsessionnel, ni avare de ses trésors ; il aime ses objets mais il peut en donner, comme à Karl Abraham, qui ira, lui, en Egypte, et se passionnera pour Akhenaton. Ou encore au fils de Jones qui les conservera toute sa vie ».
Puis elle rappelle ses « motivations conscientes pour l’écriture de ce livre : (son) saisissement à la découverte de cette collection à Londres au moment où la maison de Freud devient un musée, puis après un compte-rendu pour la revue Frénésie, l’oubli puis la résurgence de l’émotion et de l’énigme lors d’un Symposium à Athènes avec une contribution : “ Un Freud Grec? ”. Viendront ensuite la commande de l’éditeur Campagne –Première ; puis sa conférence au IVè Groupe à la Scola Cantorum. Enfin la proposition du Musée Rodin de présenter “un autre regard ...” sur les collections des Antiques de Rodin et de Freud qui partageaient la même passion »
A contrario la maison de Vienne est restée vide, et Michelle espère qu’elle le restera pour signifier l’exil de Freud.
Son désir de connaître non seulement le Freud psychanalyste et théoricien, mais un Freud moins connu, plus intime, découvert d’abord à travers ses correspondances, puis avec cette énigmatique collection. Elle l’a inclut dans la culture de son temps et dans la Culture tout court. Cet ouvrage nous permet un rapport à Freud plus humain, plus proche et in fine peut-être moins « statufié » ?
Monique Mioni
Merci Michelle pour ce livre. Tu nous offres les outils de comprendre ce qu’est une collection et un collectionneur.
Michelle nous promène à travers la langue et le siècle dans la constitution des cabinets de curiosités qui deviennent des musées. Elle nous avait déjà donné des aperçus de son talent dans sa biographie de Balint et la découverte des écrivains hongrois et ici elle nous présente un Freud à la fois familier et insolite. C’est une occasion de rendre plus humain, plus près de nous, une manière de le présenter non en théoricien mais en penseur qui a besoin de supports qui aident le développement de sa réflexion.
En nous offrant ce tableau elle pose une question : quelle est la valeur de la collection de Freud? Avant tout elle était sentimentale. Freud ne collectionnait pas tel un obsessionnel, qui cherche à maîtriser une série au moyen d’une complétude. Plutôt, il cherchait à acquérir des objets produisant sur lui un effet esthétique provoquant des associations. A ce titre il est bien plus un amateur d’art, un amateur archéologue qu’un collectionneur, mais il a constitué un belle collection très variée : antiquités grecques, égyptiennes, étrusques, romaines, chinoises.
Freud était un personnage très solitaire quand il pensait, quand il théorisait et ses objets curieusement souvent tenait lieu de source d’inspiration voire d’interlocuteur silencieux. Son bureau –celui où il écrivait - était rempli de ses antiquités. Il lui arrivait même de proposer à certains patients (telle HD) ces supports comme de moyens d’inspiration associative.
Freud impressionnait la plupart de ses interlocuteurs et Michelle de découvrir et nous offrir une petite histoire de la seule personne qui a eu une impression étrange; André Breton lui trouve l’allure d’un “médecin de quartier”.
Certes si on compare la Berggasse à la maison de l’Amérique latine ancien hôtel particulier de Charcot, on peut comprendre cet avis. D’ailleurs, on peut se poser la question de l’identification de Freud à Charcot sur ce point. Il est connu que Freud admirait Charcot sur tous les plans et notamment sur le plan du succès social.
Nicolas Gougoulis
MASSON C, et coll, La force du nom - Leur nom, ils l'ont changé, avec notamment les contributions de C. Aslanov , A. Didier-Weill, R. Drai, E. Ghozlan, B. Huisman, F. Kaufmann, N. Lapierre, M. Moreau-Ricaud, M. Waintrater, , Paris, Espace du sujet, Desclée de Brouwer, 2010
Leur nom, ils l’ont changé...Les noms comme les visages nous identifient, ils portent l’histoire des ancêtres et se (trans)portent de génération en génération : transmission du patronyme, du nom dit de famille. Comme nous dit la petite histoire (juive), les noms nous collent à la peau et à vouloir s’en séparer, ils vous reviennent comme des signifiants porteurs de l’origine. Dans la tradition juive, le nom apparaît comme porteur de sens. Dans la Bible, le premier acte d’Adam fut de nommer tous les animaux et tous les oiseaux que dieu avait créés (Genèse 2, 19-20). Puis Adam nomme sa femme Ève.
À faire la route (de l’exil), nombreux sont les juifs qui ont changé d’un « nom à coucher dehors » car ce nom, parfois difficilement prononçable, les identifiait comme venant d’ailleurs, risquant de freiner leur intégration et leur promotion sociale.
Comment les noms nous identifient-ils ? De quels lieux sont-ils porteurs ? Comment nous approprions-nous nos noms ? Comment habitons-nous nos noms ? Et quel regard les autres portent-ils sur notre patronyme ?
484 pages.
LEVY S., Freud et l'Homme vertical-Autochtonie et Politique, Paris, éditions des crépuscules, 2010

104 pages.
Mots clés : autochtonie - mythe magico-sexuel - politique - verticalité
CHARTIER J-P., Les transgressions adolescentes, Paris, Psychismes, Dunod, 2010

Jean-Pierre Chartier a rassemblé dans ce livre ses textes fondamentaux qui ont marqué le domaine de la psychopathologie des adolescents. A travers la problématique des parents martyrs, des incasables et des cas "difficiles", il dessine une véritable clinique de la transgression. Un livre "testament" par un clinicien spécialiste reconnu et médiatisé.
196 pages.
HERLEM P., Les chiens d'Echenoz, Clamecy, Éditions Calliopées, 2010
"Etant donné une oeuvre littéraire,réunissez-en tous les volumes,que vous aurez classés dans l'ordre chronologique du premier au dernier paru. Prenez ensuite un peu de repos, afin de réfléchir sans forcer. Au bout d'un moment, quelconque, une idée apparaît dans votre esprit, à la façon dont le soleil darde, car le soleil darde, son rayon dans la ténèbre nocturne, qu'il dissipe. Vous voyez donc clair. Vous avez une idée et vous avez pu la voir cette fois. Il vous suffit à présent de l'appliquer méthodiquement ou presque à l'oeuvre littéraire dont vous aurez réuni tous les volumes classés du premier au dernier par. Vous obtenez au bout du compte un essai, assez plaisant à lire sans doute."96 pages.
Note de lecture d' Olivier Paccoud
Parue dans le n° 50 du Bulletin du IVe Groupe
Voici donc un analyste fréquentant de longue date une œuvre littéraire, l’œuvre de Jean Echenoz. Cet analyste, après avoir procédé à un long et patient filtrage de l’œuvre en question dans les tamis de son psychisme, en a finalement extrait un objet discret, récurrent et, pour tout dire, un peu incongru : le chien. Disons plutôt les chiens, - baptisés pour l’occasion « chiens d’Echenoz ». Il aura en effet fallu toute la sagacité du lecteur analyste Pascal Herlem pour dénicher les chiens de l’œuvre d’Echenoz et s’apercevoir (ce dont ne s’était semble-t-il pas aperçu Echenoz lui-même) qu’ils y pullulaient, à la façon d’un véritable chenil littéraire. Le livre de Pascal Herlem explore ce chenil littéraire, avec une double ambition : écrire la première « echenozographie canine » officielle d’une part ; prendre la mesure de l’efficacité littéraire, aussi insoupçonnée que surprenante, de ces bêtes, d’autre part. Sans doute pourrait-on dire, et tout aussi bien, que l’idée « chiens d’Echenoz » est née dans la tête du lecteur analyste (braconnier littéraire?) Pascal Herlem, et qu’elle lui est apparue comme une sorte d’objet, disons plutôt de truc, très efficace pour entrer dans l’œuvre et y flairer les trafics de sens. Quoi qu’il en soit, le chien qui circule, déambule sur l’arrière-scène littéraire echenozienne s’avère être un redoutable contrebandier de sens, de tous les sens, - même s’il est à peine visible, même s’il est en marge. De fait : non content d’avoir été fabriqué par l’homme pour endosser « le plus attirant du banni de la sexualité humaine », le chien « habite dans son anagramme », remarque Pascal Herlem, - qui y voit une preuve évidente de sa duplicité.
Entrons plus avant dans le livre.
Si Pascal Herlem brosse d’abord un rapide catalogue des chiens littéraires, ce n’est que pour mieux souligner la singularité absolue du chien echenozien. « Le chien d’Echenoz, nous dit l’auteur (et nous le croyons), quitte les odieux chenils des bêtes littéraires maltraitées pour occuper une place romanesque en tant qu’œuvre d’art » : ici, le chien joue du sens ; il n’est pas comme ailleurs « victime de la dénégation systématique de son humanité » ; Echenoz l’utilise au contraire comme une sorte « d’acte manqué » de celle-ci, « qu’on peut interpréter en tant que tel ». Le chien d’Echenoz est instable, mouvant, hors de toute fixation caricaturale, polysémique, éminemment transitionnel au sein de l’œuvre. Alors, cela étant dit, Pascal Herlem peut s’engager dans la traque méticuleuse, qui prend la forme d’une recension exhaustive, des chiens dans l’œuvre d’Echenoz : c’est avec assurance qu’il nous guide sur les traces du chien echenozien, en allant (tel est à peu près le mouvement du livre), du chien littéraire le plus discret, le plus occulte, au chien littéraire le plus massif, évident, traditionnel (et néanmoins, précisons, car ce n’est pas peu dire : echenozien).
Il est de fait un univers canin « subliminal » dans certaines pages d’Echenoz : absent ou tout juste évoqué (un trait), ce chien n’en contamine pas moins toute la scène dont il porte, représente, le sens latent. Corrélativement, et pour parler comme Deleuze, il est chez Echenoz des « devenirs chien » multiples, des « cynanthropies » (Herlem), des transmutations qui concernent soit des objets, soit des personnages, soit des rapports entre personnages, ou bien entre personnages et objets… Pascal Herlem nous fait partager, en les pointant, ces nombreuses combinaisons, ces délicieuses circulations du sens, mouvantes à souhait, subtiles, souvent cocasses, et qui toujours font mouche. Parce que la littérature echenozienne se soutient d’une sorte de permanent et parfois très léger hors champ, parce qu’elle est en permanence sur le fil d’une sorte de dérèglement (qu’accentue la maîtrise stylistique et narrative de l’auteur), de décrochage, de vacillement identitaire, Pascal Herlem s’attache à y repérer ce qui, à tel ou tel endroit, et parce que justement un chien s’y trouve, produit du glissement, du dérèglement. Mais il n’est pas question, ici, de remettre les chiens en laisse : Pascal Herlem se place au cœur du trafic symbolique canin, et puis, fort de sa culture analytique, littéraire, fort de ses capacités associatives et de son humour, il s’en donne à cœur joie, histoire de nous faire sentir en le déployant, en le décondensant, le formidable rendement de cette affaire. Il n’est donc manifestement pas question ici d’une critique littéraire « savante », qui, « d’en haut », dépècerait, en la réifiant, l’œuvre ; ni d’une critique psychanalytique qui prendrait l’auteur pour objet. Pascal Herlem nous propose une critique littéraire psychanalytique qui, mettant le contre-transfert (ou « contre-texte », selon le concept d’Anne Clancier) du lecteur au cœur de sa démarche, ouvre, déploie et joue du sens qu’elle rencontre, en se laissant traverser par lui. C’est une critique éminemment ouverte à ce qui, dans la littérature, est du côté de « solutions de langues » inédites. Il me semble au fond que Pascal Herlem n’est pas très loin ici de la pensée d’un Georges Steiner, pour qui une critique littéraire authentique produit une autre œuvre littéraire - qui lui réponde.
S’il fallait n’en retenir qu’un, nous inviterions le lecteur (sans le sou, trop paresseux ou surchargé de lectures en cours) à, au moins, s’attarder sur le cas du chien Dakota (et de son maître, Blondel). C’est notre préféré, c’est aussi celui sur lequel Pascal Herlem s’attarde longtemps. Disons-le sans détour : l’acharnement, la fougue investigatrice dont fait preuve l’auteur au sujet de Dakota ne va pas sans évoquer un texte majeur de notre littérature analytique. Sachez seulement, à titre d’indice, que l’enquête en passe par une interprétation/construction de la scène primitive, « hybridation de cauchemar », de Dakota ; qu’à partir de là, Pascal Herlem va nous faire saisir, avec maestria, en quoi les signifiants qui déterminent Dakota le condamnent à faire office de « station d’épuration psychique » de son maître, l’infaillible (et néanmoins imbuvable) Blondel ; qu’enfin il sera question d’une ultime variation d’identité de Dakota, en lien avec « une des plus grandes énigmes de l’univers romanesque d’Echenoz » : Titov, personnage ambigu dont on ne sait finalement s’il relève de la catégorie du « presque-chien », du « sur-le-point-de-l’être-chien », du « peut-être-chien »…
Le chien, on l’aura je l’espère entendu, agence à merveille la rencontre entre Pascal Herlem et Jean Echenoz, qui est une rencontre tout à la fois amicale, festive, féconde. Et cette rencontre nous donne à lire un livre tout à fait singulier, qui vaut le détour à plusieurs titres. D’abord, parce qu’on est là en prise avec un très captivant exercice de critique littéraire psychanalytique, exercice qui répond à la conception théorique que s’en est forgé l’auteur. Ensuite parce que c’est un livre plein d’humour, souvent jubilatoire, dans lequel Pascal Herlem nous fait pleinement partager son plaisir de lecteur analyste. Enfin il nous a semblé voir s’affirmer, dans cet ouvrage, « à l’ombre » d’Echenoz, un talent d’écrivain dont on espère qu’il trouvera à s’épanouir encore, pour notre plus grand plaisir de lecteur.
LÉVY G., L'ivresse du pire, Paris, Campagne Première, 2010

268 pages.
Commentaire:
J’ai eu très un grand intérêt à le lire, à en relire à plusieurs reprises certains chapitres tant il foisonne de questions. Les idées que tu y développes, les champs de réflexion que tu ouvres mettent la pensée au travail et requièrent qu’on entre activement dans sa lecture. Il témoigne non seulement de l’importance que la psychanalyse doit accorder à l’actualité de son époque, mais il pose de façon encore plus radicale la nécessité de la resituer dans le champ du politique dans la mesure où cette question la concerne au plus haut point dans son éthique et dans l’exercice même de sa pratique.
Il y a une dizaine d’années, dans ton ouvrage précédent Au-delà du Malaise, psychanalyse et barbaries, tu posais comme une urgence la nécessité de réévaluer la nature des souffrances psychiques infligées à l’individu telles que Freud les avait définies en 1930 comme étant le prix à payer au progrès de la civilisation. Tu questionnais la validité et la pertinence d’une telle référence notionnelle pour le sujet humain contemporain, alors que le psychanalyste est le témoin et se fait le traducteur des traces indicibles et durables laissées par les expériences historiques comparables à nulle autre que furent Auschwitz et Hiroshima. La réponse que tu apportais était sans ambiguïté : depuis qu’une histoire traumatique collective sans précédent a infligé à l’humanité la blessure narcissique d’une régression éthique généralisée battant en brèche une supposée victoire de la kulturarbeit sur les forces de destruction, l’hypothèse freudienne d’un « surmoi de la collectivité civilisée », d’un surmoi culturel en surplomb se donnant comme idéal la relation unissant les hommes entre eux, s’est éprouvée dans sa caducité. Tu suggérais que dans sa visée de progrès culturel hégémonique, cette « tentative thérapeutique » pour extraire l’individu de son isolement et de ses aspirations égoïstes ne pouvait plus avoir cours et que l’aune à laquelle devait se mesurer maintenant l’humanité, en tant que lien entre les hommes, relevait plutôt d’une expérience singulière, celle « que chacun est amené à faire dans son rapport à l’autre comme prochain, dans sa façon de répondre de soi et de l’autre, dans le sens d’une responsabilité sans métaphysique.»
C’est donc dans cette perspective, celle du soin responsable à l’autre, que dans ton premier ouvrage tu envisageais l’éthique de la pratique de la psychanalyse. Cette préoccupation ne t’a pas quitté, mais tu la déclines à nouveaux frais dans un contexte où la « la jouissance du pire prend la forme d’une passion cruelle qui se déchaîne partout où il lui est possible d’exercer son pouvoir de négation de l’humain. »
Le questionnement du psychanalyste s’est déplacé. Aujourd’hui ce qui fait l’objet de ton inquiétude et de ton interpellation, ce sont les conditions contemporaines faites à l’homme au sein de nos sociétés démocratiques.
Tu désignes exemplairement les effets thanatogènes d’une culture techno-scientifiques fascinée par ses avancées et de plus en plus déconnectée des réalités du monde sensible. Dans l’incapacité, qui est devenue la sienne, de se mettre à la place de l’autre, elle n’est plus à même de porter un jugement sur l’ampleur et les conséquences de ses découvertes et, de ce fait, elle refoule l’humain à la marge. Tu penses tout aussi déshumanisant l’expansionnisme illimité d’une mondialisation marchande qui ne cesse d’augmenter la part de ceux qu’elle exclut et fabrique un nouveau modèle d’individu, « l’homme jetable ».
Mais ce pire actuel que tu dénonce dans le registre du collectif, tu en relèves aussi les traces dans les nouvelles formes de détresse psychique qu’observe le psychanalyste dans l’exercice de sa pratique. L’aliénation désubjectivante à la technologie du besoin, les différentes formes que prend la recherche de l’oubli de soi pour ne pas penser, la dissolution généralisée du lien social supplanté par son fantôme : le lien solitaire et virtuel à l’autre, sont autant d’avatars de cette clinique de « la vie nue », qu’elle prenne la forme d’effondrements narcissiques, de conduites addictives, d’un pulsionnel désolé ou en panne, ou d’une spirale auto-destructive catastrophique. A la première lecture, j’ai trouvé que ta vision s’était encore assombrie par rapport à ton ouvrage précédent et que le pessimisme qui se dégageait de ton livre excédait largement celui de Freud qui déjà ne nous a pas donné beaucoup de raisons d’espérer ni de la sagesse et de tempérance des Etats, ni de la solidité des remparts édifiés par la civilisation contre la rage auto et hétéro-dévastatrice d’un pulsionnel toujours plus expansionniste et ravageur, ni du bien-fondé de l’altruisme individuel ou étatique. Bref, j’ai d’abord pensé que tu forçais le trait quant à l’irrésistible attraction de notre humanité pour une involution négative supposée sans limites. Et puis, en te relisant à plusieurs reprises, je me suis rendue compte que, sans doute, sans cette intensification, sans la dramatisation qui sous-tend ton propos, ton interpellation aurait peut-être manqué son but essentiel.
Car, si je t’ai bien compris, il y a quelque chose que nous ne voulons pas voir, ou bien que nous savons « oui, mais quand même », quelque chose qui nous poursuit pourtant depuis que nous avons perdu notre innocence pré-Shoah, pré-atomique… En déroulant le fil de la logique du pire, ton propos rencontre et reprend sur un autre registre la question que posait déjà en 1956 Günther Anders à propos de l’anéantissement d’Hiroshima et de Nagasaki par le feu nucléaire, dans un livre passé relativement inaperçu à l’époque, L’Obsolescence de l’homme. Au nom de quel aveuglement, demandait-il, ne voyons-nous pas là le mal moral qui a été fait à l’homme ? Autrefois, en effet, les mythes définissaient les bornes indiquant à l’homme jusqu’où ne pas aller trop loin. Et si s’en affranchir déclenchait la colère des dieux, Némésis était alors chargée par eux d’appliquer la sanction. C’était du moins ce que les Grecs, en leur sagesse, nous avaient enseigné. Or, poursuivant son propos, Anders insistait : rien de tel n’est venu tempérer le penchant prométhéen des inventeurs de moyens de destruction massive. Qui plus est la possession du feu nucléaire a imposé le principe de « qui veut les moyens veut la fin ». L’humanité, prophétisait-il alors, devenue capable de se détruire elle-même ne renoncera plus jamais à cette toute-puissance négative.
C’est à partir de là, me semble-t-il que tu te saisis du fil au point où Anders l’a laissé. Pour toi, Ghyslain, les effets délétères d’une culture techniciste au service d’une thanato-politique n’ont en rien perdu de leur actualité. Hiroshima, mais aussi Auschwitz, ne désignent plus seulement des lieux. Ce sont, dis-tu, « des Noms (…) qui dévoilent les potentialités d’une jouissance auto-exterminatrice de l’espèce humaine ». Non seulement le déclenchement du feu nucléaire a rompu le pacte signé entre la morale et la vocation du progrès d’être nécessairement orienté vers le bien de l’humanité, mais il a eu valeur d’événement majeur au sens où Derrida l’entendait, c’est-à-dire comme un acte qui place sous la terreur non seulement le passé mais aussi l’avenir. La déflagration atomique aura eu cette double valence négative : représenter d’une part le meurtre inaugural de l’humanité et, avec la potentialité de sa disparition totale, rendre imaginable la volatilisation de tout témoignage que la vie humaine sur cette terre ait pu exister. Qui plus est, en promouvant la notion de guerre « juste », en subvertissant le commandement moral de l’amour du prochain, elle a donné aux conflits présents et à venir le droit de tuer en l’absence de toute haine justificatrice, sous couvert d’alibis historiques, politiques, juridiques ou scientifiques.
L’événement Hiroshima, comparable à nul autre, a franchi des seuils indépassables et creusé une insondable béance dans notre activité de représentation. Lacan, naguère, comme tu le soulignes, n’identifiait-il pas à das Ding, la « Chose », « l’ombre d’une certaine arme incroyable, qui maniée sous notre regard d’une façon vraiment digne des muses…pourrait mettre en cause la planète elle-même comme support de l’humanité »… Plus que la perspective de la mort elle-même, cette « Chose » impensable, non métabolisable, non investissable pour la psyché serait la promesse de l’évaporation de l’espèce, et avec elle, la destruction du fantasme de notre immortalité ou de ce qui la symbolise, la dissolution du lien des hommes entre eux. Ainsi deviendrait obsolète l’espoir exprimé par Freud dans le texte que tu cites, Ephémère destinée, selon lequel l’individu, même placé dans des situations de désolation extrême, puisse puiser dans l’assurance du renouvellement de toute chose une protection a minima de son fonds narcissique. On se souvient qu’à l’aube de la première grande catastrophe du XXème siècle, Freud, dans cet article, veut croire qu’en dépit des malheurs causés par la guerre, qu’en dépit de la perte des illusions sur les acquis de la civilisation, ce qui aura été détruit sera reconstruit « peut-être sur une base plus solide et plus durablement qu’auparavant ». Pourquoi, interroge-t-il, devrions-nous cesser d’investir de nouveaux objets parce que tout ce qui à nos yeux étaient des biens se sont révélés caducs ? Pourtant, comme tu le soulignes, l’hypothèse de l’existence d’une pulsion de mort tapie en chacun d’entre nous, d’une pulsion détachée de toute visée érotique et objectale, œuvrant silencieusement pour le retour de tout ce qui vit à l’inorganique, est venue cinq ans plus tard tempérer ce bel optimisme. Je me suis demandé, en te lisant, dans quelle mesure cette perception d’une humanité potentiellement réduite à la vie nue, c’est-à-dire à son état purement biologique, maintenue dans l’attente anxieuse de sa possible disparition en tant qu’espèce, ne rappelait pas, dans son contenu, certains discours apocalyptiques ou messianiques qui ont pu s’exprimer en d’autres temps… Est-ce que l’homme confronté à des désastres insensés et à l’angoisse du pire à venir n’a pas toujours eu besoin, quelles que soient les époques et les civilisations, de se forger un discours sur les fins dernières de l’humanité ? Et de se poser de cette manière la question de sa relation subjective à la mort ?
Or si, jadis, les discours sur la fin des temps conjuraient l’angoisse dont ils étaient porteurs par la promesse consolatrice de l’instauration d’un monde meilleur dans un ailleurs radieux, à quelles ressources psychiques l’homme désolé, l’homme réduit à sa dimension purement biologique, l’homme jetable de la société marchande d’aujourd’hui peut-il avoir recours, ici et maintenant, si l’idée même de catastrophe rédemptrice disparaît, si un pessimisme historique sans projet, sans idéaux, sans avenir devait s’imposer à la place ? Sur quels fondements pourraient alors émerger de nouvelles valeurs civilisatrices, se reconstruire un narcissisme collectif fracassé, naître une fraternité réconciliée ?
Chaque avancée du pire, chaque catastrophe frappant l’individu ou l’humanité dans son ensemble, n’est-elle pas, par principe, un événement absolu dans la catégorie où elle se joue : l’urgence pour la psyché de ne pas sombrer dans ce qui se présente pour l’homme comme un effondrement narcissique plus effroyable encore que la perspective de sa mort elle-même : la dissolution de son lien d’appartenance à ses « frères humains » qui après nous vivent, tels que les invoquait un François Villon à la veille d’être pendu ? Autre époque… Je me suis posée cette question après avoir lu et relu ton livre : est-ce que tu envisages cette logique du pire comme un mal aux effets incalculables pour la vie psychique au sens où elle ébranlerait non seulement la garantie d’une protection vitale ou narcissique du sujet humain, mais sa possibilité même ? Autrement dit, est-ce que le pire aurait pour toi le statut d’un événement pur, intraitable par le travail de culture et que nulle transcendance collective ne pourrait prendre en charge ?
Tu nous laisserais sur cette question abyssale si, au regard de cette béance, tu n’évoquais à plusieurs reprises cette « créativité de survie » qui donne à l’homme sans recours, à l’individu « réduit à la vie nue » la possibilité de « continuer d’habiter le lieu même de l’inhabitable ». Je laisse pour terminer la parole à celui qui, revenu de l’inhabitable, témoigne ainsi : « L’horreur nous défit d’un coup de tous nos habits », raconte Aharon Appenfeld dans ce bouleversant recueil dans lequel il rassemble ses réflexions et ses impressions ancrées dans la cruauté et l’angoisse d’une enfance prise dans la Shoah, L’héritage nu … « Il n’y eut plus dans l’arène que l’individu tel qu’en lui-même, sans défense, sans choix, sans excuses ni justifications, ni possibilité d’appel à la clémence… » (…) « Le combat pour la survie était âpre et laid, mais l’impératif d’avoir à rester en vie à n’importe quel prix était bien autre chose que l’impératif de vivre. Il avait en lui quelque chose de l’esprit d’une mission. » Et puis ceci : « « J’hésite à le dire : nous avons ressenti l’horreur apocalyptique de la Shoah comme une expérience profondément religieuse. (…) Quand je parle d’expérience religieuse, je ne me réfère pas au champ abstrait de la théologie, mais avant tout à ce qui relie l’homme à son semblable et au monde matériel où il se trouve. La qualité du lien et de la relation qui s’instituèrent avec l’environnement et avec soi-même étaient nouvelles. Ce sont des expériences subtiles et fulgurantes, difficiles à exprimer et à définir (…) bien qu’elles aient été de pures étincelles de lumière dans le noir absolu. »
Nathalène Isnard-Davezac
texte présenté à la Société de Psychanalyse Freudienne, le 21 octobre 2010.
entre Patrick Cady & Ghyslain Lévy,
à propos de "L'ivresse du pire"
Cher Ghyslain,
L’immensité de ton « Ivresse du pire » m’a donné plus d’une fois le vertige pendant ma lecture, aussi vais-je tenter d’y aller à petits pas pour t’en faire part.
C’est pourtant des bottes de sept lieues qu’il faudrait chausser pour franchir le premier pas que tu imposes à ton lecteur quand tu déclares: « Ainsi, au nom de l’amour du prochain, le mal, ce que Jacques Derrida nomme cruauté, la pulsion cruelle se déchaîne en escalade du pire (...) » Dire le nom de ce philosophe ne diminue en rien le saut que tu demandes à ton lecteur d’exécuter par dessus ce qui est peut-être l’enjeu vital d’une tentative de penser le mal. Il me semble qu’il faudrait rappeler que Freud stigmatise l’impératif « Aime ton prochain comme toi-même » en le qualifiant de chrétien, oubliant du même coup que ce même impératif est inscrit dans la loi juive, un oubli qui a la vie dure. Ce qui est chrétien, c’est la redéfinition du prochain. Sortons d’abord du contresens habituel : il n’a jamais été l’homme blessé, ni tout homme sur terre, il est celui qui éprouve de la compassion pour l’homme blessé, le soigne, l’aide et c’est ce qu’il est déjà dans la loi juive.
L’impossible qui provoquerait ce déchaînement, selon Freud, serait contenu dans le « comme toi-même », ce que précisément tu ne nommes pas; à quoi te réfères-tu alors dans ta déclaration? On dirait que tu exiges de ton lecteur l’adhésion à un dogme ou un axiome, mais lequel? Et tu redoubles l’épreuve que tu nous imposes quand tu ajoutes que cette cruauté se déchaîne jusque « dans les institutions d’une psychanalyse qui résiste à penser ce déchaînement lui-même », sans rien nous dévoiler de ce déchaînement. Pourtant, citant Micheline Enriquez, tu sembles proposer une idée novatrice du prochain comme inachèvement d’un travail d’approche sans fin de l’autre: « Chaque sujet n’a jamais terminé de s’approcher et de se déprendre de l’autre (...) ».
Citant Lacan, tu vas repasser plus loin par la question de l’amour, rappelant que « Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir », ce qui indique peut-être ce qui manque sur la question de l’amour, tant dans la pensée chrétienne que dans la pensée juive. Tu pointes un peu plus loin le désir d’être élu, mais sans le relier à cette question de l’amour et sans reprendre la critique freudienne du fantasme collectif d’élection.
Heureusement, dans la suite de ton livre, tu sembles t’être débarrassé de cette cruauté envers ton lecteur. Tu es même très vite consolateur pour le sculpteur que je suis puisque tu rappelles que même « les pierres parlent ». Tu es clair quand tu dénonces d’emblée l’impératif de jouissance des techno sciences, le refus de toute liberté psychique du côté des neuro-sciences et que tu revendiques de penser à contre-courant du bien-pensant psychanalytique. Même si tu n’évoques pas dans ton livre la question du métissage culturel, notamment celui judéo-chrétien qui fonde la culture occidentale, métissage qui peut parfois provoquer ce que tu appelles « un exil intra-culturel », tu fais appel aux « altérités créatrices ». Même si je ne suis pas sûr que Derrida y ai renoncé, tu dénonces très pertinemment aussi une position de surplomb vis à vis de la psychanalyse. Mais très vite, tu laisses entrevoir autre chose qu’un discours dénonciateur en terminant ton introduction avec « l’espoir d’une guérison de l’humain », faisant ainsi écho dès le départ de ta pensée à celle de Nathalie Zaltzman avec ce mot psychanalytiquement tabou de guérison.
Tu commences superbement ton chapitre deux avec « La cité des femmes » de Fellini en évoquant un rêver ensemble comme reviviscence d’un moi collectif primitif. De là, tu nous fais sentir le contraste avec la solitude mortelle de Narcisse, mais en passant je me demande pourquoi tu dis que « la surface de l’onde ne constitue aucune surface réfléchissante » puisque le piège où tombe Narcisse est bien celui de son reflet à la surface de la rivière dont sa mère est la nymphe selon Ovide, à moins de prendre en compte une autre tradition qui en fait le fils de Séléné qui plongea le berger Endymion dans un sommeil éternel pour qu’il conserve sa beauté. Dans un cas comme dans l’autre Narcisse n’aurait pas échappé à l’emprise maternelle, figure du mal qu’on pourrait ajouter à côté des femmes vengeresses de la mythologie grecque dont tu montres si bien l’importance.
J’ai aimé comment, dans le troisième chapitre, tu redonnes sa force première à l’expression banalisée « tuer le temps » en regard de l’addiction au sommeil et de l’intolérable de l’attente. Dans le droit fil de l’autodestructivité, tu passes à la haine de soi, la mettant en lien avec la honte de soi, ce qui me paraît là encore nouveau, Serge Tisseron, par exemple, dans son gros livre sur la honte ne supposant même pas un tel lien pourtant essentiel pour comprendre la dimension collective de la haine de soi. Tu désignes comme objet essentiel de cette honte l’animalité en nous des origines et ça me paraît tout à fait juste; cela pourrait inspirer tout un développement sur le rapport des différentes religions à cette animalité, le diable étant nommé aussi la Bête dans la Bible, si ma mémoire est bonne. Tu évoques alors le primat du visuel comme principe de culture qui se paye, pour Freud, d’un « refoulement organique » des autres sens, ce qui me pose la question suivante: pourquoi alors Freud, passionné d’art, est-il si persuadé que l’interdit de représentation est ce qui assure le triomphe de l’esprit? Tu te lances ensuite dans une hypothèse audacieuse -et j’aime cette audace- sur une origine phylogénétique de la haine de soi qui viendrait de l’échec du refoulement d’un originaire pré-culturel; il serait intéressant de chercher si là où la religion a perdu son emprise qui maintenait vaille que vaille ce refoulement, la haine de soi a flambé de plus belle ou au contraire s‘est affaiblie, ce qui questionnerait autrement ce refoulement comme source de cette haine. Je me demande du même pas ce qu’il en est de cette haine de soi dans la culture animiste qui, elle, entretient la reconnaissance et l’intégration de l’animalité dans l’humain. Dans ton passage de l’animal au minéral, je suis touché de ton idée de « la pierre qui témoigne » et cette très belle présence de la pierre à différents endroits de ton livre me fait mieux comprendre le regard si sensible que tu donnes à mes sculptures et je vais m‘empresser de lire « Les pierres » de Hikaru Okuisumi que tu cites.
On arrive ainsi au livre II au titre si étrange: « L’évaporation de l’homme », étrangeté due peut-être en partie au fait qu’il rappelle le processus chimique dit de sublimation. Tu dis : « Il n’y a pas de travail de deuil possible quand le traumatisme ne constitue que l’événement avant-coureur du pire à venir(...) », ce qui est très juste, mais quand tu ajoutes un peu plus loin « Vivre en permanence dans la conscience de sa propre mort est sans doute ce qui rend fou », j’hésite à te suivre: quand tu affirmes que l’événement de Hiroshima met fin à la croyance en l’immortalité de l’espèce humaine, fragilisant ainsi la fondation narcissique par identification à l’espèce, tu sembles supposer un rapport à cet événement hors de toute la vie inconsciente faite de défense vis à vis de notre mortalité et si tu as raison, si vraiment peut se former en nous une conscience de la fin imprévisible mais possiblement proche de l’humanité, un effondrement narcissique tel que tu l’envisages a dû se produire et laisser des traces avec la répétition traumatique des grandes pestes qui ont failli exterminer les peuples de l’Europe. Or, si on prend une éponge de son temps comme Montaigne, on trouverait difficilement une trace d’un tel effondrement et quand il rend compte de la rencontre avec ceux que tout le monde appelle des « Sauvages», il les reconnaît dans une commune appartenance à l’espèce humaine. De plus, si l’on tient compte de la mémoire phylogénétique en nous, mémoire faite essentiellement des expériences répétées de survie, peut-on imaginer qu’un événement traumatique comme la répétition de Hiroshima par Nagasaki l’efface ou la neutralise au point de rendre mortifère l’identification à l’espèce? Enfin, comment expliquer dans ton hypothèse que le monothéisme, rompant avec le temps circulaire de l’animisme, ait conçu une mort de l’humanité sans mettre fin à l’espérance de ses fidèles? L’Apocalypse selon Saint Jean raconte une destruction un peu moins rapide que celle que produirait une guerre atomique, mais tout aussi terrifiante et totale. En outre, le roman « La route » par lequel tu illustres ton propos est une histoire de survie, au-delà de l’anéantissement, tout comme ton livre dans le fond; « L‘ivresse du pire », c‘est peut-être ta « route », penser psychanalytiquement avec Derrida après que celui-ci, notamment dans sa conversation avec Roudinesco, eût invalidé la quasi totalité de la théorie freudienne, ne laissant à la psychanalyse qu’un statut de démarche thérapeutique; c’est peut-être une façon de « penser avec le mal » pour reprendre une de tes fortes expressions avec laquelle tu termines presque ton livre, le mal n’étant pas le travail du philosophe mais la réaction auto-immune qui s’est déclenchée plus ou moins violemment chez les psychanalystes pour qui Derrida est une source d’inspiration.
Dans ta conclusion, là où tant d’auteurs ne font que résumer leur livre, tu avances encore une idée forte et originale selon laquelle Freud prend le parti de l’espèce en soutenant « un narcissisme chevillé à l’espèce » par « l’identification primordiale à la nature, c’est à dire, -et là tu cites Freud- au Moi-tout illimité du début ». Ca m’a fait retourner au titre du livre qui s’est imposé à toi une fois le manuscrit terminé, m’as-tu confié et, ma pensée veut suivre la tienne au point de n’en venir à ce titre qu’à la fin de ma lecture. Tu ne reviens pas sur cette métaphore de l’ivresse et je me demande si la célèbre « ivresse dionysiaque » de Nietzsche a pu te mener à ce choix sur le mode de la cryptomnésie. En effet, le philosophe, dont Freud disait qu’il avait déjà tout deviné de la vie inconsciente, dit de cette ivresse qu’elle « abolit la subjectivité jusqu’au plus total oubli de soi », ajoutant que « saisi de cette ivresse, l’homme devient l’être-un comme génie de l’espèce, l’un-originaire », affirmant aussi que cette ivresse amène à un « sentiment d’unité embrassant la nécessité de la création et celle de la destruction ».
Du côté du pire, j’ai été frappé que ton dernier chapitre s’intitule « Penser avec le mal » et non « Penser avec le pire » ; je me suis d’abord dit que le travail de pensée vise à ramener l’imprévisible au prévisible et que finalement le pire n’avait pas tenu, déconstruit par ta pensée qui nous ramenait ainsi au mal, me le disant autrement : pour combattre le pire, la nécessité de penser avec le mal s’était imposée à toi. Ca m’a renvoyé à l’Histoire des religions où le passage du polythéisme au monothéisme est précisément un travail de pensée qui vise à soumettre l’imprévisible –le caprice des dieux, comme on dit, d’où l’importance des devins- au prévisible, un contrat avec un dieu unique, une alliance qui se fonde par l’instauration d’une loi –Les commandements- par laquelle le dieu renonce à déchaîner sa violence tant que la loi est respectée et une sorte de jurisprudence qui se dégage, d’abord au fil de l’Histoire biblique.
L’humanité monothéiste est donc ainsi passée du pire au mal, passage que refait le bébé humain faisant peu à peu l’apprentissage des lois régissant les réactions psychiques de ses parents à son égard. Ce mouvement de révolte créant un rapport au divin qui est respect de la Loi et non plus soumission à l’arbitraire d’une tyrannie a-t-il abouti à une mise en question de l’existence de tout dieu jugée inconciliable avec l’existence du mal ? L’athéisme comme réponse à une telle question nous demanderait-il d’assumer un retour à la confrontation avec l’imprévisible, inscrivant l’évolution du religieux dans une circularité bien nietzschéenne? Répondre à ces questions à l’aulne de la clinique demanderait un autre livre qui n’était pas dans ton projet. Comment penser alors l’ivresse du pire ? Signifie-t-elle que la pulsion de vie cherche une issue à l’écrasante et morne répétition du même, qui est un des enjeux fondamentaux de la psychanalyse, que cette compulsion soit renforcée ou non par cette figure du mal qu’on appelle un traumatisme ? Le pire trouverait sa source dans ce qui du trauma aurait échappé à sa répétition compulsive et à toute élaboration, continuant de produire une menace énigmatique. L’ivresse se différencierait de la jouissance –voire même s’y opposerait- en ce qu’elle serait un abandon, une perte de soi toujours déjà là et qui ne ferait que relancer la pulsion au lieu de la satisfaire. L’ivresse du pire pourrait-elle représenter une dérive de la pulsion anarchiste ? Cette dérive pourrait-elle être produite par la haine de soi, même si l’image de l’ivresse va mal avec cette haine ? On pense à la jouissance masochiste, mais l’imprévisible du pire est tout le contraire de l’immuabilité du scénario pervers. On pourrait davantage évoquer, suite à une défaillance des mécanismes identificatoires oedipiens défaillants, la nécessité de réveiller l’identification à l’espèce par des expériences ou des fantasmatisations toujours plus extrêmes de la survie. Décidément, la force d’attraction de ton titre est celle de l’énigme. Comment à telle enseigne te lire avec modération ?
Et tu termines ta conclusion avec une remarque qui ne s’oublie pas: « si les nazis avaient un tel besoin de déshumaniser leurs victimes (...), n’était-ce pas pour repousser au plus loin toute parenté humaine avec ces corps de chair (...) ». Enfin, si le lecteur doutait encore de ta capacité à espérer et à penser, ce qui n’est qu’une seule et même chose comme tu le montres en parlant de l‘incapacité à attendre dans le chapitre « Tuer le temps », tu intitules l’épilogue de ton livre « Survivre à la survie ». Et c’est, subtilement, à Jean Amery que tu empruntes les derniers mots de ton magnifique « roman psychanalytique », mots que je ne peux que faire miens à mon tour pour souligner l’inachèvement de ma lecture de ton livre : « Je n’étais pas au clair lorsque j’ai rédigé cet essai. Je ne le suis toujours pas et j’espère ne jamais l’être. La clarification serait synonyme d’affaire classée (...). C’est exactement cela que ce livre veut empêcher. Rien n’est résolu. »
Réponse de Ghyslain Lévy à Patrick Cady.
Cher Patrick,
« Le chemin de l’autre a toujours été pour moi très long... » écrit F.Kafka. Une telle altérité oeuvrant dans « le prochain » ne veut pas dire que les lointains de l’autre me sont étrangers. Ils me seraient même plutôt intimes, au plus près. Que l’on puisse chercher à réduire la menace d’une telle altérité intime en la localisant à un « prochain » qui, comme Freud le suggère, représente par excellence « mon ennemi », est chose particulièrement partagée.
Cette altérité intime du prochain, le Talmud, comme tu ouvres la voie, en suggère la place en la figure du voisin interne. Cette place du voisin, chacun en recevrait l’héritage, dés la naissance, une place toujours libre, un espace interne « à côté », un lieu intérieur toujours disponible pour de l’autre, une offre d’hospitalité. Psyché est étendue à l’autre, offerte à de l’autre. Même question : à quoi le prochain ressemble-t-il ? À quel visage ? Ou plutôt à quelle absence de visage ressemble-t-il ? À partir de quelle étrangeté vient-il me dévisager, me rendre à ce point autre ?
Pourquoi l’amour du prochain m’est-il si cruel ? Puisque tu m’en donnes l’occasion, cher Patrick, je voudrais en profiter pour pousser un peu plus loin la question. Ici nous nous sommes déjà bien éloignés de la position freudienne, pour laquelle le prochain a déjà pris une consistance telle que celui-ci ne fait plus ou pas partie « des miens », de « mes proches », de ceux que mon narcissisme a élu comme dignes de mon amour. Le prochain est désormais un voisin qui a pris le visage de l’étranger, et à ce titre la morale dite civilisée me contraint cruellement de l’aimer. Autre forme de la politique de la dissuasion : ne suis-je pas moi-même « le prochain » de celui qui réagira de la même façon que moi, dans l’affrontement des egos narcissiques ?
Oui, je crois que nous nous sommes déjà nettement éloignés de cette position de Freud quand nous nous avançons du côté de cette altérité intime que « le prochain » vient dévisager en moi, non plus la présence d’un prochain insupportable parce que différent et me renvoyant à la menace qu’il ferait peser sur ma totalité narcissique, mais une présence trop proche du prochain. Pourquoi cet amour du prochain m’est-il si cruel ? Peut-être que « le prochain » ne fait pas partie de « mes proches » parce qu’il serait trop proche, qu’il m’est insupportable à moi-même. L’amour du prochain m’est cruel du fait de cette part commune que je hais, cette « chair » qui nous est commune et qui ne peut que me renvoyer à cette haine de soi, à cette volonté de m’auto-anéantir qui est mon « propre ». L’amour du prochain m’est cruel non pas parce qu’il me renvoie à ma revendication de Narcisse, comme le suggère Freud, mais parce qu’il relancerait le désir de non-désir qui œuvre au cœur de mon amour-propre. C’est cette « chair » de la haine de soi qui nous est commune, et c’est celle qui fut « sacrifiée » dans la chair de l’Homme crucifié, comme dans la chair des juifs exterminés dans les camps de la mort, sous les figures de l’Autre radical et radicalement étranger.
Alors oui, il y a une certaine cruauté que je partage ici avec toi et probablement avec le lecteur qui a ta perspicacité. Mais faisons un pas de plus pour nous retrouver au bord de la source où Narcisse se meurt d’épuisement, d’anorexie et d’insomnie. Il me semble en effet que le mythe interprété par Ovide renvoie plus à cette mort par épuisement qu’à la chute de Narcisse dans son propre reflet. Car ce qui s’effondre dans le piège narcissique, c’est bien la fonction du miroir interne à constituer un regard dans lequel le moi à la fois s’aliène, mais se rassemble en même temps. C’est bien pourquoi Narcisse n’en finit pas d’aller y chercher une image qu’il ne trouve jamais. C’est aussi ce que je voulais dire en proposant une autre interprétation du mythe : l’effondrement de la fonction spéculaire de la surface réfléchissante devient œil troué où Narcisse insomniaque se perd, bouche dévorante dans laquelle l’anorexique tombe. Oui, en effet, comme tu le soulignes, le rendez-vous avec l’emprise maternelle est inévitable, sous le masque funéraire de la beauté éternelle du Narcisse. Cette minéralité du beau, sous le regard interne d’une Gorgô pétrifiante, tu l’explores magnifiquement dans tes sculptures. Ne serait-ce pas une belle question à proposer pour une réflexion partagée avec d’autres, et ce en débat avec Freud pour qui la psychanalyse n’aurait rien à dire du beau ?
Mais c’était là une parenthèse… Pour revenir à ton pas suivant qui d’ailleurs n’est pas si éloigné puisqu’il s’agit du visuel, de ce primat du visuel sous lequel Freud place le principe de culture, comme il aura précédemment placé la question de la différence des sexes et de la féminité : le primat du visuel y rencontre le primat phallique sous le signe duquel s’organise la différence sexuelle. Question que nous ne pouvons pas ne pas ouvrir à notre tour, qui ferait d’un principe de culture étayé sur le primat du visuel le prolongement du phallocentrisme de la théorie freudienne de la sexualité. Autrement dit que penser d’un principe de culture qui vienne reconduire la souveraineté d’une théorie phallique de la sexualité humaine ? Question ouverte à d’autres débats… Question pour laquelle j’ai néanmoins suggéré quelques pistes, comme tu le rappelles, à propos du refoulement d’un originaire pré-culturel portant sur l’olfactivité et ce qui, du côté de l’analité, renvoie à une destructivité pulsionnelle et à ses destins auto-destructeurs, à travers la honte et la haine de soi. Quelles relations un tel refoulement dit organique entretient-il avec ce que Freud désignait comme masochisme féminin ? C’est un prolongement que je te proposerais volontiers, cher Patrick pour de futurs échanges…
Mais pour l’instant allons un peu plus loin dans ta lecture. Comment vivre en permanence dans la conscience de sa propre mort, quand l’environnement se trouve lui-même saturé de mort ? Ce que tu relèves là avec le foisonnement de tes interrogations, m’amène à revenir sur les conditions de refoulement de « l’originaire » ( je m’explique sur les raisons de ces guillemets) à partir des situations où le réel catastrophique tant individuel que collectif rend caduques ces conditions. C’est d’ailleurs ce qui nous amène, bien souvent, dans notre clinique, à constater que le travail psychique dans la cure ne relève pas, prioritairement, d’une levée des refoulements secondaires, comme il est classique de le considérer, mais comme constructions préalables de refoulements jusque là totalement défaillants. En d’autres termes il s’agit d’un travail de psychisation en après-coup d’évènements encore non arrivés du point de vue de la réalité psychique inconsciente. La fonction discriminante des refoulements fabriquant de « l’originaire » est toujours en devenir. Et à ce titre certains évènements privés mais aussi collectifs nous laissent dans un hors-temps, hors-langue, hors –sens qui sidèrent et qui rendent fous. C’est dans ce sens que j’ai pu écrire qu’habiter un monde et un corps en permanente menace de disparition imminente est rigoureusement invivable, au sens où c’est là une réalité qui ne peut donner lieu à aucune archivation inconsciente de ses traces.
J’ai bien conscience de ne pas répondre ici à la multiplicité de tes interrogations et en même temps j’ai conscience qu ‘elles m’ouvrent des possibilités nouvelles. Oui, pourquoi « penser avec le mal » et non pas « penser avec le pire » ? Je te suivrais volontiers dans les hypothèses que tu me proposes, quant à ce titre qui en effet est venu s’imposer à moi, en toute fin de l’écriture de mon livre. Il y a bien dans « L ‘ivresse » quelque chose d’une déprise, d’un désaisissement qui s’oppose à la maîtrise objectivante de la jouissance, même si la jouissance rejoint aussi l’ivresse en ce qu’elle outrepasse les intérêts du moi en sa conservation, dans un déchaînement sans frein de sa destructivité. Quant au « pire », vient-il, comme tu le suggères, menacer « le mal », en constituer la surenchère énigmatique du côté d’un imprévisible qui échappe à toutes les catégories morales et philosophiques qui encadrent habituellement « le mal » ? Décidemment pour moi aussi, cher Patrick, la force d’attraction de mon titre est celle de l’énigme… En tout cas, comme tu le dis si bien, « L’ivresse du pire » est aussi « ma route », mais je sais aujourd’hui que je n’y suis pas à l’évidence sans compagnon.
PLATIER-ZEITOUN D., POLARD J. et AZOULAI J. , Vieillir… Des psychanalystes parlent - Un désir qui dure, ANZIEU A., BRUSSET B., CAHN R., CORDIE A., DADOUN R., DANON-BOILEAU H., DIATKINE D., DUMÉZIL C., DUPONT J., JEAMMET P., MAILLARD C., MIJOLLA A. de, MONTRELEY M., MOREAU RICAUD M., RABAIN-LEBOVICI M., STEIN C., THIS B. et WILDOCHER D.Psychanalyse, Érès, 2009
Est-ce la vie qui nous quitte ou nous qui la laissons ? Dans les derniers temps de l'existence, peut-être est-ce bien la seule question qui vaille, la seule option qui reste. A Londres, le 1er août 1939, dans un geste décisif d'adieu à la vie, Freud renonce à sa pratique analytique et cesse de recevoir des patients. Ayant accepté enfin des antalgiques puissants, il décèdera quelques semaines plus tard, à 83 ans. Lacan reçut également des analysants très tard, alors que les signes avant-coureurs d'une pathologie très lente étaient à l'œuvre depuis des années. 256 pages.
DROSSART F., AYOUN L. et AYOUN P., Les Traces de l'archaïque, BYDLOWSKI M., ROCHETTE J. et ROSENBLUM O. L'Ailleurs du corps, Érès, 2009
Les traces de l’archaïque seraient comme ces cicatrices que l’on croyait disparues et qui réapparaissent au froid telles des engelures. Sont ici évoqués les paysages de la clinique qui disent ces traces psychiques ressurgissant, à partir d’une effraction corporelle ancienne, de l’inconscient maternel à la faveur de la transparence psychique et/ou de l’un de ces inexplicables hasards par lesquels « la réalité vient dupliquer le fantasme » (Lebovici) ; ou au moment où il serait question de mémoire, à l’imminence du décès quand c’est un certain oubli qui permet la transmission des héritages et l’accomplissement des deuils. Ces traces que le psychisme peine à contenir et qui s’expulsent au dehors s’inscrivant sur n’importe quel support : scarifs, graphes, tags, les actes, le corps, le soi-peau, les murs des autres : s’agirait-il d’un refoulement ? Les auteurs, tous psychanalystes et praticiens de ces différents champs, nous livrent sous l’égide de Monique Bydlowski, une réflexion riche et originale sur ces champs croisés de l’archaïque et de la trace que l’on retrouve dans la clinique du périnatal, du pubertaire ou dans celle des fins de vie. 200 pages.
Parue dans le n° 203 du Coq-Héron et dans le n°49 du Bulletin du IVe Groupe
Ce petit recueil, d’un format tout particulièrement agréable et pratique (Petit Poche), vient offrir au lecteur une réflexion innovante pour aborder le champ complexe de l’archaïque dans les parcours de suivis d’adulte, à partir de données d’observations et d’interventions très précoces, autour de la grossesse, de la naissance, du trio et du groupe socio-familial environnant, ainsi que des scarifications et de la relation vie/mort entre mère et fille.
Après une préface éclairante de Monique Bydlowki, suivie d’un bref prologue sur l’archaïque et la trace de Patrick Ayoun, qui va également clôturer cet ouvrage avec une réflexion aiguisée sur ces impressionnants « recoupements », « blessures de mémoire » visibles, qu’expose la clinique des énigmatiques scarifications actuelles d’adolescents, les trois recherches de Francis Drossart, Joëlle Rochette et Laure Ayoun, s’attachent très directement à la clinique de ces périodes si délicates et sensibles qui affectent simultanément le développement de la psyché du petit humain mis au monde et les propres « traces » inscrites chez la mère, l’entourage et le socius.
L’éclairage de Francis Drossart s’avère particulièrement original : réinterrogeant avec acuité dans la métapsychologie ce qui pourrait éclairer la spécificité du traumatisme de l’accouchement, il rappelle qu’il a déjà pu nommer « hiatus périnatal » ce moment précis du post-partum « vide d’affects » souvent évoqué de façon discutable comme « baby-blues ». Car selon lui, ce « hiatus périnatal » décrit la sensation de perte d’objet intériorisé coïncidant avec la perte effective de l’enfant intra-utérin. « Il y aurait bien une césure de la naissance dans le psychisme de la mère », qui se situerait autour de cet affect de vacuité lié à l’expulsion du bébé intra-utérin (vécu en objet intériorisé dans le psychisme maternel au cours de la grossesse, mais un objet très différent de celui fantasmatique préconscient « d’enfant imaginaire »). L’essentiel de son hypothèse repose donc sur l’existence d’une discontinuité, d’un hiatus entre les périodes anté et post-natales dans le psychisme maternel. De sorte que c’est lors de cette vacuité d’affects que viendrait s’imposer le fantasme inconscient d’enfant mort ; l’enfant né et réel, devenu un objet externe, serait alors vécu comme un enfant substitutif de l’enfant intra-utérin perdu. Normalement peu perceptible, ce temps de « hiatus » prendrait par contre dans certains cas, des dimensions très pathologiques. Un cas de naissance prématurée illustre cette hypothèse.
F. Drossart explore ensuite sous cet angle nouveau la tragédie mythique de Médée. Il analyse ainsi que cet infanticide lucide met en œuvre ce que Médée vit intérieurement d’une désintrication pulsionnelle psychique, déclenchée par le déni cruel de sa maternité par Jason, lui ayant de ce fait, « arraché ses représentations ». A mon avis une telle interprétation éclaire avec justesse notre fascination horrifiée de cet acte mythique et elle pourrait peut-être bien éclairer d’autres infanticides maternels plus actuels.
La contribution et les très fines observations cliniques de Joëlle Rochette illustrent pleinement l’intitulé de toute cette publication. Elle souligne en effet l’importance des effets des empreintes du groupe familial et culturel, ceux des rituels du socius ambiants, et celles « de ‘traces brutes’ non psychisées » du propre vécu-bébé de la mère affectant l’ensemble des relations au nouveau-né. Elle note que s’ajoute de plus à ces effets, l’opacité confuse des turbulences que le post-partum déclenche, par la confrontation à un envahissement de l’archaïque inorganisé que la présence du nouveau-né réintroduit en la psyché de chacun. Selon elle, même une subtile description phénoménologique éclaire mal les mécanismes intrapsychiques à l’œuvre dans cette période de désorganisation/réorganisation qu’est celle de la première rencontre avec le nouveau-né, où domine le primat du sensoriel. L’intitulé de ses têtes de chapitres met bien en évidence les différents champs d’expériences qui s’entrecroisent au sein de ces traces ravivées dans l’immédiateté du post-partum. Le nouveau-né devient un « objet de transfert des traces les plus inélaborées » ; il « subvertit l’ordre établi et s’il vient rappeler l’animalité, il réinterroge aussi les théories sexuelles infantiles de chacun et les grands tabous fondateurs de l’humanisation. ». « Le nouveau-né n’est pas encore un bébé » ce qui convoque le chaos des « agonies primitives » et « des terreurs sans nom ». « La nouvelle accouchée n’est pas encore une mère » ce qui convoque en elle des traces du chaos d’un « no man’s land » sans primat spontané d’une « unité duelle ». Tous deux commencent ainsi par une traversée de chaos et de « pot-au-noir », avant de parvenir dans le meilleur des cas, à l’expérience d’une dyade mére/bébé, puis à celle de l’hédonisme du lien.
Bref Joëlle Rochette nous conduit magistralement à conceptualiser cette traversée et ses suites, ce vécu enfoui au plus lointain en chacun de nous. Comment alors ne pas être convaincu par sa plaidoirie finale en faveur d’une meilleure approche des quarante premiers jours de la rencontre entre le petit humain, sa mère et son environnement ?
Citant Cramer et Palcio-Espasa, Joëlle Rochette nous rappelle aussi que « dans le deuil le sujet doit abandonner des investissements, alors qu’à la naissance d’un enfant, il doit en produire ». Pourtant l’article de Laure Ayoun nous confronte ici à l’expérience inverse : quand au moment de l’imminence d’un décès maternel, la mort vient saisir le vif entre mères et filles. Que recouvre donc et révèle ce « vif » entre mères et filles dont Laure Ayoun nous fait découvrir l’incroyable intensité ? « Comment se règle le rapport à la mort entre mère et fille ? » ? Lorsque la mère âgée ou malade est proche de sa fin, pourquoi mère et fille peuvent-elles vivre cette certitude soudaine qu’il vaut mieux mourir toutes les deux plutôt qu’être séparées ? Pourquoi ne pas pouvoir survivre à sa mère ? Quelles sont donc ces « traces de mémoires activées » qui surgissent entre une mère et son enfant ? Ces questions ouvrent un champ de recherches à poursuivre encore, même si on s’accorde pleinement avec Laure Ayoun à penser que « « la capacité d’une fille à perdre sa mère, à en éprouver du chagrin sans en être détruite, est liée à la capacité de cette mère à supporter d’être oubliée, à se faire oublier. »
En effet qu’est-ce qui dans les destins pulsionnels d’une mère – au seuil de la mort- pourrait venir réveiller quelques traces de ce « hiatus périnatal » décrit par F. Drossart, ou ranimer le chaos du pot-au noir dans lequel demeurerait la confusion extrême entre objet externe et interne, malgré l’expérience vécue de deux vies distinctes ?
De multiples rappels théoriques relatifs à l’hystérie sont développés par Ouriel Rosenblum pour témoigner du suivi d’une jeune femme contaminée au VIH, dont l’évolution de la vie sexuelle et l’accès à la maternité pourront peu à peu lui permettre d’« accoucher d’une mère » et de s’ouvrir à un « enfantement psychique » à travers sa découverte du féminin. J’avoue avoir été pour ma part perplexe de ne pas pouvoir bien repérer dans ce cas, l’intrication/désintrication pulsionnelle pourtant forcément ici convoquée dans ses empreintes les plus archaïques, du fait que la contamination par le VIH est un carrefour manifeste entre la vie et la mort, vraisemblablement d’autant plus agité de turbulences lorsque la femme se découvre porteuse d’une autre vie en elle.
En bref, ce tout petit ouvrage au titre vaste et prometteur, tente d’explorer en profondeur sous plusieurs perspectives, certains signes manifestes des origines de traces archaïques en l’humain, qu’elles touchent le hiatus périnatal de la mère, la césure de la naissance pour tous en toute culture, les empreintes à vif entre mère et fille, celles de la mort et de la vie dans une mère à VIH, et ces étranges « recoupements », marquages corporels visibles tels des stigmates venus d’un ailleurs indicible... Ce faisant, en dépit de la richesse de ces investigations, leur réalité elle-même nous impose de constater humblement nos limites, puisque nous ne pouvons pourtant penser, élaborer et repérer que la partie la plus émergeante de l’archaïque de quelques-unes de ces traces en nous.
HENRI Alain-Noël, Penser à partir de la pratique - Rencontre avec Alain-Noël Henri, GAILLARD G. (Préface) et OMAY O. ((Interviewer), Ramonville Saint-Agne, Collection 'Rencontre avec', Érès, 2009
Il est des personnalités qui ont la faculté rare de rendre leur interlocuteur intelligent. Alain-Noël Henri compte parmi celles-là. Né en 1938, normalien, agrégé de philosophie, psychologue et psychanalyste, il fait partie de ces bâtisseurs injustement méconnus hors de leur région, dont les réalisations font trace et sont comme autant de pensées incarnées. L'une de ses principales constructions (un cursus de formation en psychologie à l'adresse des professionnels du lien, soignants, travailleurs sociaux, enseignants...) est connue sous les termes "Formation à partir de la pratique". Si sa pensée procède d'une double assise où analyse dialectique et psychanalyse se fécondent mutuellement, Alain-Noël Henri agit en véritable maïeuticien, considérant la pratique comme le terreau d'une élaboration théorique qui ne demande qu'à éclore.
224 pages.
CELERIER M-C., Après-coup, paroles de femme, paroles de psychanalyste, Sèvres, PLURIELS DE LA PSYCHE, Éditions EDK, 2009
Claire est une femme de la génération de toutes les chances : trop jeune pour avoir souffert consciemment de la guerre, elle a grandi dans un monde apaisé ; elle a pu choisir ses études, la médecine, et exercer comme elle voulait le métier qu’elle voulait, la psychanalyse. Elle a trouvé dans le milieu étudiant une nouvelle liberté sexuelle et bénéficié plus tard de la contraception pour limiter ses maternités. 192 pages.
HENRI-MENASSÉ C., Analyse de la pratique en institution - Scène, jeux, enjeux, Ramonville Saint-Agne, Transition - collection dirigée par Jean Claude Rouchy, Érès, 2009
L'analyse de la pratique, née à la suite des travaux de Michael Balint, appartient à la mouvance des dispositifs de travail analytique en groupe. Destinée à l'élaboration de la rencontre professionnelle des praticiens du champ sanitaire et social avec les usagers, elle est devenue la seconde activité des psychologues en termes de temps et représente souvent pour eux, le lieu d'une première inscription dans le monde du travail. 256 pages.
DIMON M.-L., Psychanalyse et politique - Sujet et citoyen : incompatibilités ?, H.-P. Bass, F. Chaumon, E. Diet, M.-L. Dimon, B. Doray, O. Douville, C. Gioja Brunerie, L. Moreau de Bellaing, J. Peuch-Lestrade et M. Plon. Psychanalyse et civilisations, L'Harmattan, 2009
Comment être sujet de son action, de sa parole, de son histoire quand la notion de sujet en psychanalyse fait débat ? Est-il possible d'associer psychanalyse et politique quand l'objet politique est par essence indéterminé ? La psychanalyse et la démocratie ont-elles parties liées dans le devenir d'un sujet en processus d'autonomisation assujetti à de fines articulations avec le sociopolitique ? Le Collège International de Psychanalyse et d'Anthropologie explore les dimensions psychanalytique et politique situées au coeur même de la condition humaine, de sa pulsionnalité et de ses expériences de liberté inhérentes aux mouvements de ruptures avec le passé. Les auteurs poursuivent ici la nécessité de penser le vivre- ensemble et d'envisager la mise en perspective de la dialectique sujet et citoyen, créateurs d'histoire et d'une paradoxale compatibilité. 220 pages.
KAËS R. et LAURENT P., Le processus thérapeutique dans les groupes, Jean-Bernard CHAPELIER, Hervé CHAPELLIÈRE, Anne DUPREY, Anelise FREDENRICH, Bernard GOLSE, Jean-Jacques GRAPPIN, Blandine GUETTIER, Claudine LAUNAY, Claudio NERI, Pierre PRIVAT, Didier ROFFAT, Ramonville Saint-Agne, Groupes thérapeutiques, Érès, 2009
La multiplicité des dispositifs groupaux proposés dans les institutions de soin, tant pour les patients adultes, les adolescents ou les enfants que pour les professionnels, nous engage à nous pencher sur ce qui fonde le pouvoir thérapeutique de ces groupes. Que provoque l’expérience groupale chez tout sujet qui y prend part ? Comment cette expérience lui permet-elle une élaboration psychique ? Quels sont les processus qui sous-tendent les effets thérapeutiques observés ? ??Les auteurs s’attachent ici à décrire les formes que prend la réalité psychique inconsciente dans l’espace groupal et les conditions nécessaires pour qu’une élaboration puisse en être faite. Certains conçoivent le groupe comme une enveloppe dont la fonction contenante se construit et s’étaye directement sur celle du thérapeute. D’autres se centrent sur les processus groupaux et tentent d’avancer vers une métapsychologie du groupe. Tous sont à l’écoute des effets de l’inconscient, de ses manifestations dans cet espace qu’est le groupe, propice à l’accueil des projections singulières qui se mêlent en des scénarios fantasmatiques partagés. ???René Kaës est psychanalyste, professeur émérite de psychologie et psychopathologie cliniques, université Lumière, Lyon 2. ? ?Pierrette Laurent est psychiatre, psychanalyste, centre de guidance infantile, Caen ? ??Avec la participation de : Jean-Bernard Chapelier, Hervé Chapellière, Anne Duprey, Anelise Fredenrich, Bernard Golse, Jean-Jacques Grappin, Blandine Guettier, Claudine Launay, Claudio Neri, Pierre Privat, Didier Roffat ?192 pages.
MIJOLLA-MELLOR S. de, Le choix de la sublimation, Paris, Le fil rouge, PUF, 2009
Née de l'insatisfaction imposée par une civilisation qu'elle a elle-même contribué à générer, la sublimation est au centre de la réflexion sur la modernité dans sa dimension culturelle, éthique et politique. 429 pages.
Conférence débat 10 Octobre 2009
Cet après midi de travail avec Sophie de Mijolla sur « Le choix de la sublimation » était propice à penser rêver; des interrogations venues au fil de l’écoute nous faisaient voyager dans diverses théorisations, productions culturelles, et même la vie quotidienne.
La conférence de Sophie de Mijolla, riche d’une pensée nourrie d’une longue réflexion sur le sujet, a été suivie de trois interventions : René Péran abordant ce concept par rapport au travail de l’analyste dans sa pratique avec ses patients, Jean-Claude Guillaume se référant davantage à l’analyse avec les enfants et aux modèles de la construction psychique, Robert Colin faisant ressortir la notion d’idéal d’action à partir de deux références culturelles.
Il était donc question de cerner le concept de sublimation dans les registres où ce processus est à l’œuvre, de montrer comment il s’agit d’un choix et d’en exposer le mécanisme.
Compte rendu de la conférence de Sophie de MIJOLLA
Dans un premier temps, la conférencière s’attache à définir ce que recouvre ce concept de sublimation, à partir des premières définitions qu’en donne Freud.
La sublimation est l’un des destins de la pulsion, les autres étant le refoulement, le renoncement ou la satisfaction pulsionnelle directe. Elle est l’une des voies possibles de la transformation de la pulsion. Elle touche à son but et à son objet. « Elle apporte à la fois la satisfaction de la réalisation pulsionnelle, à laquelle s’ajoute comme effet un surcroît d’estime de soi sans laquelle cette réalisation serait vécue comme aliénante. » Pour Freud la sublimation s’accompagne de l’anoblissement des contenus, ce qui la rapproche de l’idéalisation, mais il dit aussi qu’il ne faut pas les confondre. C’est un mouvement subjectif qui se fait au nom du plaisir que le sujet va y trouver et ne dépend pas d’un jugement de valeur extérieur, qui ne viendra (ou pas) que dans un deuxième temps, ni de la nature de l’activité. Cette dimension du plaisir la rapproche de la perversion dans la mesure où, au départ, ni la sublimation, ni la perversion n’entrent dans un système éthique.
Mais elle a aussi une ressemblance avec le jeu enfantin, « partageant sa liberté, sa gratuité et son sérieux. »
Si la sublimation est un des destins de la pulsion, elle est aussi « un choix du sujet »; choix dans la mesure où la sublimation est ouverte à tout moment (de même qu’est également possible la désublimation). « Les patients en analyse viennent découvrir et reconnaître les déterminations inconscientes qui les dépassent et les mènent, les reconnaître pour y repérer le moment où eux- et personne d’autre à leur place-ont décidé d’y glisser ». Les choix de la névrose ou le saut dans le somatique se font sans nous, le travail psychanalytique permettrait de les modifier, de faire en sorte que d’autres voies soient possibles, mais il n’y a pas toujours effet de changement, reste une meilleure connaissance de soi. « C’est toujours d’Éros que provient la sublimation, mais il n’a pas toujours la possibilité de l’imposer », dit S. De Mijolla (dans « La sublimation » Que sais-je ? au chapitre sur la sublimation de l’agressivité). La sublimation est l’une de ces voies ouvertes par le travail psychanalytique, sans en être le but: « Le but de la psychanalyse est donc bien la levée des refoulements; le reste, la sublimation et, dirait-on avec Lacan, la guérison, viennent « de surcroît », c’est à dire non pas comme un luxe inutile mais comme une possibilité qui s’ouvre sans être visée directement comme telle. »(« Travail de l’analyse et sublimation » dans « Le choix de la sublimation » p.324).
De quoi procède la sublimation?
La théorisation de Freud ne suffit pas à cerner ce concept de sublimation, même si à une première définition de la sublimation comme désexualisation du but de la pulsion et valorisation sociale de l’objet, une autre suivra : sublimation par l’intermédiaire d’un retournement de la libido sur le Moi pour ensuite être réinvestie sur un autre objet, ce que Freud rapproche du processus de deuil. Ce qui est mis en jeu dans le choix de la sublimation est du même ordre que le travail psychique du deuil, « le même mouvement qui conduit non seulement à redistribuer les investissements objectaux, mais aussi à remodeler l’équilibre interne du Moi lui-même ». Ce qui est inaugural dans le processus de sublimation, ce qui est perdu, ce n’est pas l’objet d’amour selon la dynamique de l’étayage qui fait choisir à l’infini des substituts de « la mère qui nourrit » et du « père qui protège », mais « c’est le Moi lui-même sous la forme de son instance primitive omnipotente infantile telle qu’elle perdure chez l’adulte: le Moi-Idéal ». Ce qui a été perdu c’est la qualité idéale du Moi.
« His majesté the baby » est appelé à choir de son piédestal de façon plus ou moins progressive, plus ou moins accidentelle, et tendra toute sa vie vers des retrouvailles impossibles.
Le Moi-Idéal subit toutes les blessures narcissiques qui ne manquent pas de survenir au contact de la réalité venant douloureusement lui rappeler « sa petitesse qu’il vit alors d’une manière névrotique comme une distance impossible qui le sépare de lui-même. »(« Le choix de la sublimation » Sophie de Mijolla, p 406)
A partir de là divers choix sont possibles:
Choix de l’inhibition par rapport au Moi Idéal; choix de la névrose obsessionnelle; de l’idéalisation; de l’aliénation; de l’addiction; choix paranoïaque; choix délirant; choix pervers.
La sublimation est un autre type de choix, qui permet de « substituer au Moi- Idéal, qui s’est avéré illusoire, un objet, une activité, une œuvre que le Moi donnera pour sienne. »(« Le choix de la sublimation », S. De Mijolla p.354) Cette image nouvelle d’un Moi en devenir tend à remplacer non l’objet idéal mais le Moi Idéal, s’imposant au Surmoi comme moyen de gagner son estime.
Le processus sublimatoire s’inscrit dans une durée et dans l’espace d’un travail : investissement d’un temps futur et du travail pour y parvenir, identification à un projet auquel, tenant compte d’un principe de réalité, il va falloir ajouter la recherche des moyens pour le mener à bien.
S. de Mijolla termine sa conférence en disant que dans la sublimation il ne s’agit pas tant de l’abstinence sexuelle que de « l’abstinence de l’âme qui sait préférer la quête de la vérité plutôt que la vérité toute faite », ce qui suppose le deuil des certitudes.
Discussion et commentaire
La discussion s’engage à partir d’un commentaire sur le jeu dans le travail avec les enfants. Dans ce domaine, la sublimation est indissociable du jeu. Celui-ci fait en général appel à la manipulation des objets matériels.
On peut voir des mouvements sublimatoires dans la psychose et même dans l’autisme, avec mise en œuvre des auto-érotismes. Un exemple clinique en est donné : le cas d’un enfant psychotique qui, de répétition en répétition, avec la compétence qu’il avait de passer de mode en mode, comme de mettre en tableaux toutes ses connaissances, finit par dire au psychiatre un jour qu’il a calculé la quantité d’amour qu’il y a entre le directeur (son thérapeute) et lui (le psychiatre) sous forme d’un pourcentage. Ainsi le fantasme sexuel, qui est celui de l’enfant, a fini par trouver un chemin pour s’exprimer et pour être pensé à travers des objets de sublimation qui étaient dans ce cas des concepts.
C’est grâce au dispositif thérapeutique, à l’attention et à l’écoute d’un autre, mais aussi, dans ce cas, à la présence d’un troisième dans l’institution, que les auto-érotismes ont pu subir une transformation qui en elle-même procède de mouvements sublimatoires successifs.
Une autre séquence clinique est évoquée, dans laquelle on peut voir que le mouvement sublimatoire a pu se produire à la faveur d’une levée du refoulement dans la situation analytique.
A la question posée :" comment penser la sublimation dans le rapport transférentiel?", S. de Mijolla nous renvoie au chapitre « Travail de l’analyste et sublimation » dans son livre et ajoute une remarque : le transfert implique en permanence la sublimation ; la sublimation doit être présente d’abord chez le psychanalyste, sinon c’est qu’il ne s’intéresse pas ou bien qu’il cherche la confirmation de sa théorie. Il est souhaitable que le psychanalyste soit capable de remettre en chantier les certitudes qui l’ont amené dans le fauteuil avec chaque analysant, de les remettre en jeu dans chaque cas. La sublimation implique en même temps une extrême déréliction (qui correspond à ce que peut vivre l’enfant à l’instant où il réalise que le Moi Idéal s’écroule). Cela ne peut marcher que s’il y a plaisir partagé.
Une brève discussion s’engage sur le processus de sublimation et « les sublimations »: Le processus comme capacité de réception et de transformation par un aller retour dans la dimension transféro/contre-transférentielle; les sublimations comme instants qui se succèdent, avec des choix, des options, et ce qui va être déposé à l’issue du choix et son devenir. La chose créée fait peur à son créateur par rapport à son devenir de créateur ; va-t-il se figer dans l’objet créé, comme dans le mythe de Pygmalion, ou continuer la recherche?
On peut dire que le processus de sublimation s’inaugure du manque et, à propos de l’exemple choisi par Lacan: l’activité du potier qui, en même temps que le bord du vase, crée le vide central, on pourrait citer S. de Mijolla: « Loin d’épuiser la source libidinale où elle puise l’énergie sublimée, la sublimation l’entretiendrait au fur et à mesure, assurant une sorte de néogenèse de l’énergie. » (Dans « La sublimation » Coll. Que sais-je ?)
Enfin une référence littéraire qui illustre remarquablement comment ce processus de sublimation en tant que, chez l’auteur, projet d’écriture, s’est initié : on ne peut que relire Proust avec plaisir dans le premier chapitre de « Combray » ( « A la recherche du temps perdu »), autour du « baiser de maman », puis de ce moment unique de la lecture de "François le Champi" et du deuil douloureux qui doit en être fait. Le projet d’écriture, l’écriture, lui permet de retrouver cette trace, de recréer ce qui, sinon, ne cesserait pas de se dérober.
Compte rendu de l’intervention de R. Péran (voir aussi l'article : L'IMMUABLE CONTINUITÉ DE L'ÊTRE)
L’immuable continuité de l’être)
René Péran, dans son intervention, va théoriser à partir du lien qu’il établit entre sa réflexion sur le processus de sublimation tel que Sophie de Mijolla en parle dans son livre, et la clinique psychanalytique, à partir d’un moment particulier d’une cure analytique.
Il commence par évoquer la difficulté d’attribuer au phénomène sublimatoire des « contours métapsychologiques » ; il s’agirait pourtant d’une dynamique essentielle dans la cure. Nous sommes parfois confrontés à certaines formes de destructivité qui peuvent, ou non, trouver dans la rencontre transfert/contre-transfert une issue favorable au déroulement de la cure.
De surprenants mouvements de la cure, instaurant ou renforçant un principe de plaisir, permettraient cela. En effet, comme le dit S. de Mijolla : « Sublimer la pulsion de destruction implique que le processus sublimatoire s’applique non pas au matériel libidinal attaché à Thanatos mais à ce qu’Éros en fait. »
C’est d’un tel mouvement sublimatoire dans le transfert/contre-transfert, avec une patiente s’appuyant sur l’humour pour se dégager de l’emprise maternelle, que R. Péran va faire état dans son exposé clinique.
Sa réflexion l’amène à repenser la notion de transformation qu’opère le processus de sublimation au niveau de l’objet, de la pulsion et des liens intersubjectifs « qui passent aussi par une transformation de l’autre »
La libido, retirée à son objet sexualisé puis rabattue sur le Moi et travaillée par celui-ci, serait l’objet d’une « transmutation » ( à ne pas confondre ave symbolisation). R.P. cherche à se représenter ce que peut être cette transmutation. Le processus sublimatoire, dit-il, évoquerait plutôt une concomitance, une coprésence ou une rencontre hallucinatoire entre un donné et un construit-ou plutôt un interprété.
Mais le mouvement sublimatoire n’est pas une simple irruption hallucinatoire, ni même la capture et le bornage par contrainte de cette hallucination dans un objet idéalisé ou un fétiche. On pourrait parler de « trouvé-créé » ; dans ce cas le produit de la sublimation serait un objet présenté par l’Autre, comme la mère présente le sein dans ce mouvement où le sujet est en train de l’halluciner, faisant naître chez l’enfant l’illusion de l’avoir créé. La libido est suffisamment mobile pour ne pas adhérer à la matérialité des objets, elle investit la représentance de la pulsion plus que les objets proprement dits. C’est la représentation qui est l’objet de la libido désexualisée, laissant les objets utilisés dans leur matérialité pour ce qu’ils sont, ce qui explique le caractère substituable des objets. Il est nécessaire pour cela d’avoir renoncé à la dimension hallucinatoire qui rive la représentation à l’objet qu’elle représente, ce que Pygmalion et « l’homme au sable » ne peuvent pas faire, l’animisme prenant le pas sur le rapport suffisamment distancié qu’un créateur doit avoir avec sa création.
Si l’illusion première du « trouvé-créé » est nécessaire, la désillusion l’est tout autant et va accompagner le processus de désidéalisation
Dans le cas clinique présenté, il décrit un moment sublimatoire dans lequel l’acceptation d’une modification du cadre temporel, « reprise, différée, réservée » (ce qu’il appelle une « séduction bien tempérée ») a joué un rôle. La représentation idéalisée de l’analyste ne met pas sa patiente à l’abri de la déception occasionnée par l’introduction de cette temporalité. La satisfaction différée, le maintien du cadre par ailleurs et de la règle fondamentale risquaient dans ce cas de générer le morcellement, voire de déchaîner la destructivité. » Car « dans cette opération de désidéalisation, ce qui est délicat c’est précisément le « Négatif », l’effet du non-sexuel non-lié contenu jusque là par des agis.» L’intérêt soutenu de l’analyste, son écoute, l’investissement des images proposées par la patiente ont permis que « nous expérimentions l’illusion de nous comprendre ». La « détachabilité » passe par cette « continuité de la représentance » et suppose l’appui sur une figure du tiers que l’analyste a représentée « sous la forme combinée d’une séduction tempérée et d’un obstacle garant de l’expérience analytique. »
Cette position tierce de l’analyste est nécessaire au transfert de la représentance sur la parole en séance, mais ne suffit pas à en rendre compte. Se trouve aussi convoqué, à ce moment charnière de la cure en question, le surmoi dont parle Sophie de Mijolla dans son livre: « Un surmoi paternel qui protège », Surmoi qui se laisse quelque peu distendre dans ses limites, donnant le sentiment d’être compris.
L’issue sublimatoire - et non la fusion ou l’arrachement d’avec l’objet idéalisé - reposerait sur cet aspect du Surmoi acceptant la dimension transgressive de la psychanalyse qui porte sur la représentance : « on peut tout penser, tout se représenter, à condition de contrinvestir l’agir ».
R. Péran souligne enfin l’importance de la régression formelle de la pensée, « travail sur la représentance à deux psychismes régressés », qui produit une « chimère » au sens de De M’Uzan où ce qui surgit de la rencontre du langage pictural et du langage de l’interprète (Piera Aulagnier) aboutit à des représentations-objets utilisables dans l’analyse. Ce biais de la régression viserait-il à retrouver un langage fondamental qui réunirait l’analysant et l’analyste autour d’un même éprouvé de fusion ?
Ce type de rencontre permet de contre-investir la détresse liée à la prise de distance d’avec l’objet idéalisé.
Ces mouvements sublimatoires dans l’analyse permettent de « relancer le plaisir de penser propre à la visée investigatrice de l’analyse ». R.Péran conclut par une citation de Raymond Cahn considérant que le processus sublimatoire dans la cure est une aide précieuse au « Transfert sur la parole » : « La parole dégage le Moi de la gangue hypnotique et de la confusion avec l’objet. » (Raymond Cahn, RFP LV 091)
Discussion et commentaire
La discussion qui suit cette intervention porte sur l’intérêt, pour l’analyste et pour sa patiente, de comprendre ce qu’elle essayait de faire passer de manière très agressive, puis sous forme d’humour, intérêt qui induit autre chose chez la patiente, par une transmutation.
Importance de l’investissement de l’écoute chez l’analyste. La sublimation serait liée à ce qui a pu se transmuer à la faveur de la capacité sublimatoire de l’analyste. Car le risque, souligne R.Péran, c’est l’ennui, il fallait ne pas se désintéresser, condition pour qu’ait lieu le travail de transfert/contre-transfert qui prépare le mouvement sublimatoire.
Dans le moment clinique évoqué, il s’agit de ce que permet la patiente, par son investissement de la parole (indissociable de l‘investissement de l‘écoute de l‘autre, l‘analyste) : du dire d’un acte « sous-tendu par l’humour » et remplaçant l’acte : « elle se contentera de m’en parler avec cette capacité nouvelle à sortir d’elle même ». Il semble que l’acte en question est devenu de l’humour après coup, entre les deux protagonistes de la situation analytique, parce que l’analyste l’a entendu et soutenu comme tel, grâce à l’interprétation qui en a été faite, et aussi à ce qu’on pourrait appeler la bisexualité psychique de l’analyste.
Moments de trouvaille, d’invention à deux, accordage et décalage, surprise face à de l’inconnu, de l’étrange, qui saisissent l’analysant aussi bien que l’analyste et tissent dans la parole un vêtement séparateur supportable.
Résumé de l’intervention de J.C. Guillaume
La sublimation. Voir aussi l'article : "À PROPOS DU CHOIX DE LA SUBLIMATION"
Le livre dense et argumenté de Sophie de MIJOLLA peut laisser, après lecture, face à un paradoxe : d’un côté l’importance de la sublimation dans la pensée psychanalytique, de l’autre la difficulté de l’inscrire en tant que mécanisme, dans la cure elle-même… Une « présence-absence » stimulante pour la pensée et générant les quelques associations suivantes, issues de la rencontre avec le texte, à la fois remarques et questions…
La sublimation apparaît, au fil des pages, comme un concept très imprégné du mythe judéo-chrétien : passage du solide au gazeux dans son origine chimique, mais aussi du corps à l’esprit, élévation depuis le sol, le limon, nous renvoyant à l’origine de l’homme… Pourrait-on l’entendre alors comme ouverture des voies de la psyché, dans le modèle de civilisation qui est le nôtre, invitant à la spiritualité, mais, précisément, au prix d’un effacement du sexuel… Cette forte valence culturelle de la sublimation lui donnerait alors une valeur de contenant pour tous les mécanismes concourant à la construction psychique : symbolisation, abstraction, idéalisation, les côtoyant tous, sans pour autant s’y substituer. Point d’aboutissement d’une pensée civilisée, elle deviendrait alors le lieu des objets culturels, quelle que soit leur nature, capable de permettre à chacun de s’inscrire dans le monde qui l’entoure. Le choix, dans sa dimension consciente et inconsciente, conduirait chaque individu vers un modèle de « civilisation » particulier… On peut comprendre alors certaines positions de FREUD, associant sublimation et désexualisation, même si la clinique d’aujourd’hui nous montre bien que tout investissement d’objet garde une dimension sexuée ; seule change la nature et la forme, voire l’utilisation de l’objet et le rapport à la jouissance qu’il autorise. En reposant clairement cet aspect essentiel, Sophie de MIJOLLA interroge aussi le mécanisme sublimatoire, en particulier dans ses rapports à la perversion ; d’où cette autre question : la perversion utilise-t-elle les « objets de la sublimation » comme appui pour affirmer sa théorie du monde, le mécanisme sublimatoire lui-même s’engageant davantage dans une construction différenciée, complexe, où le choix autoriserait un certain degré de « fantaisie »… L’hypothèse terminale du livre, caractérisant le mécanisme sublimatoire comme un processus de ré-érection du moi dans le moi, grâce au travail de deuil du moi-idéal, apparaît tout à fait originale et pertinente, en résonance avec la clinique. Reste alors, pour le psychanalyste d’enfant, la question des origines de la sublimation, des conditions qui pourraient paraître nécessaires, sinon suffisantes, pour que le processus s’engage…
Pourrait-on penser alors à la transmodalité du bébé, capacité de passer d’un sens à un autre pour définir un objet, au transitionnel, dans ses rapports à l’environnement, proposant à l’enfant un autre-que-soi, pour qu’il puisse, durant l’absence garder la cohérence de son monde interne, à la symbolisation et à la transformation indispensable à la genèse d’un appareil à penser, à la pulsion épistémophilique, moteur du désir de connaître et de découvrir, mécanisme ouvert précocement par une fonction de pensée parentale riche et adaptée.
Autre interrogation : qu’en est-il de la sublimation chez l’analyste, des constructions de sa culture analytique, de ses théories, face à certains patients qui, tel l’aigle attaquant sans cesse le foie de Prométhée, pour reprendre les exemples du livre, mettent à mal la capacité de penser, de séance en séance ? Sans doute convient-il alors de désublimer, sans libérer les excès d’Héraclès, de déconstruire nos modèles, pour renouveler nos « choix » en restaurant le plaisir de penser et de sublimer au sein même du transfert…
Voici les quelques pensées et questions, inspirées par ce travail passionnant de Sophie de MIJOLLA qui en reprenant ce concept, ouvre à la réflexion des voies nouvelles.
J.C. GUILLAUME
Discussion et commentaire
La discussion s’engage sur le rapport de la sublimation à la perversion : dans la sublimation, comme dans la perversion, on prétend ne rien se laisser interdire par rapport à son plaisir ; c’est une réalisation qui contourne les interdits. Ce qui les différencie, nous dit Sophie de Mijolla, c’est qu’avec la perversion on est dans la fixité, le déni, le désaveu ; elle en donne des exemples : le mythe de Pygmalion, la littérature de Nabokoff ; tandis que la sublimation se développe dans l’ouverture, la transformation, l’accueil de l’inattendu, le renoncement à la maîtrise ; elle est beaucoup plus simple, directe, primaire, alors que la perversion est plus compliquée. La sublimation est, au départ, enfantine ; si l’adulte la pratique, c’est qu’il la retrouve. Ce que Winnicott envisage quand il dit que, d’une certaine manière, le travail chez l’adulte se situe dans le prolongement du jeu de l’enfant, ce qui rejoint la notion de transitionalité. Sophie de Mijolla nous donne l’exemple du passage d’un fonctionnement sublimatoire à un fonctionnement ou une utilisation perverse de l’objet de la sublimation, celui du hacker : il y a une part de sublimation dans le jeu, la recherche, puis son utilisation perverse par lui-même ou un autre.
Une autre façon de parler du mouvement de la sublimation serait qu’elle comporte la capacité à ce que quelque chose résiste au démantèlement dans ce moment où « je pense que je vais là, mais c’est par là, ailleurs que je vais. » Entre les deux il faut faire face au démantèlement. Par exemple dans la peinture, il y a transformation entre le projet initial et l’aboutissement. Comment comprendre ce terme de démantèlement ? Peut-être en le rapprochant de la désublimation, dont parle J.C. Guillaume, que l’analyste doit savoir accepter dans certains moments de cure analytique ; si on désublime, dit-il, que devient-on ? Surgissent des affects dans le contre-transfert et, dans le registre narcissique : « je n’ai rien à mettre à la place », une réaction dépressive là où il y aurait à créer dans le domaine du partageable. Le démantèlement serait-il lié au pulsionnel libéré dans ce moment d’égarement où l’inattendu nous déroute, dans lequel l’objet nous échappe? Résister au démantèlement serait-ce alors la capacité à se laisser travailler par ce qui, au fond, relève d’un choix inconscient ?
La sublimation est un mécanisme permanent, d’appui vivant, à réinstaller sans cesse.
Compte rendu de l’intervention de Robert COLIN
Sublimation et idéal d’action
R. Colin, reprenant deux références culturelles, Hamlet et Léonard de Vinci, analysées par S. de Mijolla dans son livre, met en évidence la notion d’ « idéal d’action » qui soutient le travail de sublimation.
La finalité de l’action, dit-il, comporte le déroulement de l’acte et l’aboutissement final, mais aussi les représentations-but conscientes et inconscientes et la formation d’idéal, « institution du Moi établi dans le Moi, qui concentre en un précipité d’identifications, les aspirations les plus puissantes. »
Pour Freud, Hamlet est un névrosé que la culpabilité œdipienne immobilise.
Hamlet diffère l’action qui lui est prescrite par le spectre, il ne lui obéit pas aveuglément, prend le temps de la réflexion, de la perlaboration, en lien avec les autres. Pourtant il finira par se jeter dans l’action finale et venger son père, au prix de la mort tragique de tous les protagonistes de la pièce, exception faite de son ami fidèle Horatio chargé de transmettre la vérité aux hommes.
R.Colin émet l’hypothèse que l’activité sublimatoire se situerait là autant dans l’accomplissement final de l’action que dans le temps préalable de perlaboration « si proche du travail de mélancolie où domine la déception. »
« L’idéal d’action de Hamlet est élevé et ne s’accoutume pas à un tel climat de trahison, de faux sentiments et de fausses amitiés. L’idéal d’action peut se confondre avec un idéal de grandeur et dévoiler alors une préoccupation conquérante dont l’envers serait la crainte de l’inhibition. Le choix devient alors celui du grand homme qui aspire à exercer une influence puissante sur les hommes et sur leur temps. Mais l’idéal d’action dans le champ de la sublimation ne peut-il pas contenir d’autres ambitions moins politiques et plus introspectives ? »
R. Colin porte ensuite son regard sur les peintres, en commençant par Léonard de Vinci et l’analyse que nous en donne Freud, d’après laquelle ce grand peintre aurait été un exemple d’inhibition qui touchait autant à sa vie sexuelle qu’à son activité artistique, paralysait son aptitude à décider et avait tendance, pourrait-on dire, à l’excès de prudence qui lui faisait différer l’action. Il choisit trois des hypothèses avancées par Freud dans son étude :
- l’hypothèse œdipienne, avec le jeu de construction identificatoire au père en négatif et à la mère en positif ;
- l’hypothèse pulsionnelle : Léonard était animé d’une passion transformée en poussée de savoir et passait plus de temps dans l’investigation que dans la réalisation de ses tableaux. Pour Freud, l’investigation aurait pris la place de l’action, de la création. Mais l’investigation serait-elle dénuée d’action ? Peut-être que Freud cherche à distinguer deux sortes de sublimations : la création artistique et l’investigation savante.
- l’hypothèse topique : la sublimation par l’intermédiaire du Moi, formulation que S. de Mijolla reprend et développe dans sa théorisation. Otto Rank, dans son article de 1911, Une contribution au narcissisme, parle de « lien profond entre l’art du portrait et une forme de sublimation de l’amour narcissique ».
Pour illustrer cette idée de sublimation de l’amour narcissique, R. Colin donne la parole aux peintres :
Léonard de Vinci : « Toute particularité de la peinture répond à une particularité du peintre lui-même…Il me semble qu’il faut penser que l’âme, qui régit et gouverne le corps, détermine aussi notre jugement avant même que nous l’ayons fait nôtre… ; ce jugement est si puissant qu’il meut le bras du peintre et l’oblige à se copier lui-même. »
Zoran Music : « Quand je peins un autoportrait, je ne le peins pas grâce à un miroir, mais il naît du centre, je me connais depuis mon centre. Si je me mettais en face d’un miroir, je ne copierais que le masque de moi-même. »
Discussion et commentaire
S. de Mijolla se demande pourquoi les psychanalystes n’ont pas eu le recul nécessaire pour s’opposer à Freud, pour dire qu’on ne peut parler d’inhibition chez Léonard. Freud se détourne de la voie plus lucrative et plus valorisée du médecin neurologue pour se laisser séduire par la psychanalyse, l’investigation psychanalytique ; il pense à lui quand il parle de Léonard de Vinci.
La discussion porte ensuite sur le désintérêt de Freud pour les peintres modernes, les musiciens et les surréalistes qui étaient pourtant ses contemporains. Il a une idée du « désemparement » produit par l’œuvre d’art sur le spectateur ou le lecteur, mais il dit que cela ne fonctionne pas ainsi pour lui. Comment Freud est-il malmené au point de vue des enjeux de la sublimation ? Pour lui il fallait que ce soit intégrable, rattachable à un langage scientifique. Freud s’intéressait à des domaines comme l’archéologie, la littérature, les mythes, les religions, dont il avait acquis les connaissances dans sa jeunesse. L’Italie, nous dit S. de Mijolla, était un lieu de retrouvailles par rapport à son enfance, C’est la jubilation de lui-même qu’il retrouvait dans ces œuvres anciennes.
Mais peut-on, même quand on s’appelle Freud, s’intéresser et approfondir dans tous les domaines ? C’était aussi, pour lui, une question de temps. Le désemparement, il l’éprouvait peut-être à certains moments dans son investigation de la psyché humaine. Il y avait, de plus, l’aspect politique de la psychanalyse : Freud cherchait, mais aussi il bouclait, maîtrisait. Les surréalistes risquaient de le sortir de là.
Sa cécité, dit S. de Mijolla, se manifestait surtout à l’égard de la musique, même ancienne, car, avec la musique, il courait le risque de l’irruption de l’affect en direct. Ce qu’il nous a donné nous permet de faire autre chose.
Suit une discussion reprenant l’aspect politique de la psychanalyse et le basculement possible de la sublimation dans la perversion. La psychanalyse fonctionne sur deux registres : d’une part la recherche et la prise en charge, le soin, d’autre part la mainmise politique. La correspondance était beaucoup un choix politique, il fallait convaincre, démontrer l’intérêt de la psychanalyse, sa légitimité, faire des adeptes ; dans beaucoup de ses écrits on peut voir Freud user d’une certaine prudence politique. Qu’en est-il actuellement ? On a hérité de cet aspect politique de la psychanalyse, on le reprend, on le remet en acte.
Dans le domaine de la psychanalyse, le jeu de la maîtrise constituerait-t-il un basculement pervers ?
Enfin une dernière touche artistique : les artistes rivalisent avec la psychanalyse au regard de la tentative de reconstruire le Moi dans le Moi.
R. Péran nous parle de Francis Bacon qui mettait une plaque de verre devant ses peintures pour que le spectateur puisse se refléter dans ses œuvres. Ce qui me semble être une bonne métaphore de ce qui s’est déroulé pendant cet après-midi de travail autour du « choix de la sublimation » avec Sophie de Mijolla.
Chantal Vénier
G. GAILLARD, Rencontre avec Alain-Noël Henri : Penser à partir de la pratique, HENRI A.-N., OMAY O., Toulouse, Erès, 2009
KAËS R., Les alliances inconscientes, Paris, Collection Psychismes, Dunod, 2009
Les alliances inconscientes sont l'une des principales formations de la réalité psychique. Elles ont une double face.?? 248 pages.
ALTOUNIAN J.et V., Mémoires du génocide arménien - Héritage traumatique et travail analytique, Krikor Bélédian, Jean-François Chiantaretto, Manuela Fraire, Yolanda Gambel, René Kaës, Régine Waintrater , Paris, PUF, 2009
Cet ouvrage à plusieurs voix porte sur la question de la transmission d’un héritage traumatique et de son mode d’élaboration au cours du travail analytique. Il a la particularité de comporter, en fac simile, le manuscrit original du témoignage autour duquel il s’origine et s’organise : le Journal de déportation de Vahram Altounian, traduit par Krikor Beledian, reçu et commenté par sa fille Janine Altounian, essayiste et traductrice. 208 pages.
HERLEM P., Transports de sens - Écrits sur Raymond Queneau, Clamecy, Éditions Calliopées, 2009

240 pages.
Note de lecture de Mireille Fognini
Parue dans le n°202 du Coq Héron et dans le n°48 du Bulletin du IVe Groupe
Ce livre est le fruit de l’intimité d’une rencontre entre l’un des célèbres tenants de l’OuLiPo et de la ‘Pataphysique' (« science des solutions imaginaires »), l’écrivain Raymond Queneau, et l’un de ses lecteurs attentifs et passionnés, le psychanalyste Pascal Herlem.
Quel titre déjà ! Tout foisonnant lui-même de transports et de sens… pour nous propulser d’emblée dans une polysémie métaphorique et métonymique. Après une préface convaincue de Claude Debon, et l’introduction étayée de Christine Méry, l‘ouvrage rassemble en une dizaine de chapitres diverses explorations de Pascal Herlem (dont celle « des ellipses à foisons » parue dans « Le divan à plumes » n° 130-131 du Coq Héron), au creux de l’œuvre, la vie et la personnalité de Queneau. L’ouvrage se clôt en un bref épilogue sur l’évocation en parallèle, de l’asthme de Queneau et de son nouveau concept d’ « ontalgie », « maladie dont on connaît le nom mais (dont) on ne vous guérit tout de même pas ». Une maladie résume P. Herlem, qui dans sa forme « non pathologique, est inhérente à la condition humaine de base, intrinsèque à la profondeur de l’âme humaine où cohabitent tant bien que mal les représentations et les éprouvés liés au corps (ses maladies), à la croyance (ses idoles), aux systèmes de pensées (leurs idéologies), au désir (ses objets), etc. Enlevez l’ontalgie et tout s’écroule ! » En effet son amplification pathologique avec l’angoisse, « loin d’invalider l’homme, (…) établit au tréfonds de son être la source intarissable de sa quête de sens, le motif premier de son travail de mise-en-sens, aussi bien de lui-même que du monde, la nécessité de leur invention mutuelle. »
Une des approches intimes de Queneau (d’une valeur universelle) est ainsi mise en évidence.
Alors selon P. Herlem, moralité (oulipienne et pataphysicienne ?) de l’ouvrage : « il n’y a pas de dernier mot »… Mais avant cet épilogue, les textes développés par l’auteur autour des romans de Queneau et de son écriture, nous ont pourtant largement fait tourner, goûter, savourer la matière, les saveurs, les odeurs et efflorescences des mots en bouche. Des bouquets de mots et de sens « à foison ».
On y suit P. Herlem, dans sa lecture « contre-textuellle » de l’écriture de Queneau ayant pour lui-même intériorisé son expérience personnelle de psychanalyse en la pétrissant aux remous des intrications de ses souffrances, de son humour, de ses symptômes, de ses humeurs et de ses questions existentielles. Le chapitre des « passages secrets » nous en ouvre quelques scellés et j’en trouve l’intitulé tout à fait bien choisi lorsqu’on sait qu’en 1961, Raymond Queneau aurait défini les oulipiens comme « des rats qui ont à construire le labyrinthe dont ils se proposent de sortir. »
Bref, cet ouvrage, est l’illustration même des ouvertures de pensées offertes par les effets d’un « contre-texte » (notion superposable pour tout lecteur au « contre-transfert » dans une cure, concept inventé par Anne Clancier - elle-même exégète et amie de Queneau -). Pour le dire autrement cet essai sur Queneau ne relève pas d’une critique littéraire, ni d’un essai de psychanalyse appliquée, mais du parcours co-existentiel, d’un lecteur passionné de l’imaginaire créatif de cet écrivain, mais aussi fort attentionné à sa souffrance. Et ce lecteur psychanalyste, nous découvre sa passion de l’imaginaire et de l’œuvre de création. Mireille Fognini
MENECHAL, J., Psychanalyse et politique - Le complexe de Thésée, Préface de René KAËS, Toulouse, Etudes, recherches, actions en santé mentale en Europe, Erès, 2008
Si la psychanalyse est farouchement privée, la politique est résolument publique. Pour l’une qui s’épuise à assourdir, derrière les portes capitonnées du transfert, les constructions de vérité qu’elle élabore, l’autre semble se perdre dans l’écho sans fin de ses clameurs, au point de dépersonnaliser le message qu’elle est supposée porter. Le présent essai se donne pour objectif d’explorer l’interaction de ces deux champs afin d’approfondir la nature du lien analytique, dès lors qu’il est confronté au politique. Entre l’ambition nécessairement infructueuse de la psychanalyse d’offrir au sujet sa totale autonomie, et le fantasme d’un monde où la psychanalyse permettrait au social d’optimiser son fonctionnement, il s’efforce de mieux comprendre la place actuelle de cette discipline et son articulation méconnue, sinon déniée, avec l’espace du politique. Au centre de cette relation se situe la démocratie et le mythe de son fondateur Thésée, dont l’analyse permet de saisir ce déplacement vers le politique : comment à travers les rencontres successives et la maturation du sujet, des voies de la perversion à celles de la sublimation, s’élabore peu à peu une structure basée sur l’alliance et une fraternité dépassant le cadre familial. Ce parcours singulier fonde le complexe de Thésée. Jean Ménéchal (1950-2001), psychanalyste et universitaire, a l’expérience d’une fécondité réciproque des sciences humaines à la fois de par sa formation (HEC, mais aussi Droit public, Sciences des organisations, Etudes politiques, Histoire à l’EHESS, et enfin Psychologie clinique et pathologique) et sa pratique professionnelle (haut fonctionnaire au ministère de l’Equipement puis à celui des Affaires étrangères et de la Coopération avant d’être nommé maître de conférences à l’Institut de psychologie de l’université Lumière-Lyon 2). Cette vaste culture lui a permis d’articuler dans cet ouvrage plusieurs champs dont il respecte la méthode : la psychanalyse et son approche clinique des mécanismes inconscients, l’histoire et la science politique. 160 pages.
PERRIER F., La Chaussée d'Antin 1 et 2 - Oeuvre psychanalytique- Tome I, Paris, Bibliothèque Idée, Edition revue et corrigée Albin Michel, 2008

648 pages.
PERRIER F., La Chaussée d'Antin - Oeuvre psychanalytique - Tome II, Paris, Bibliothèque Idée, Edition revue et corrigée Albin Michel, 2008
Psychiatre et psychanalyste, François Perrier (1922-1990) participe aux côtés de Lacan à la création de l'Ecole freudienne en 1964 avant de fonder le Quatrième Groupe en 1969, dont il démissionne douze ans plus tard. Les textes rassemblés ici, sur la formation et l'éthique du psychanalyste, l'hystérie, la psychose et la perversion, illustrent sa volonté de n'être ni un " logicien ", ni " un archéologue du savoir ". Il faut en effet " oser ne pas savoir ce qu'on cherche " et questionner sa propre exigence de vérité, ainsi qu'il l'exprime dans Thanatol : " En analyse, il s'agit toujours de chercher à découvrir et de découvrir à chercher. Qu'importe le savoir ! " Préface de GRANOFF W. François Perrier : le praticien, Sur la psychanalyse didactique, Sur l'effet didactique, Voyage à Rome, Sur l'échec de la S.F.P., Le psychanalyste exposé à la clinique, Adresse aux analystes de l'École, Savoir freudien et praxis analytique, Ruer des quatre "ver" ou les fonctions de méconnaissance du sujet, Et Adam connut Eve ; savoir et connaissance en psychanalyse, La psychanalyse : femme ou in-fâme ; pour une éthique du pouvoir et de la séduction, Sur Charles Fourier, L'interprétation - la Deutung, L'éthique du psychanalyste, Sur la clinique le transfert et le temps, Structure hystérique et dialogue analytique, Musique déjouée ? La cause narcissique, Psychanalyse de l'hypocondriaque, Le problème du narcissisme est d'abord et avant tout celui de l'amour, Phobies et hystérie d'angoisse, Le Mont Saint-Michel ; naissance d'une perversion, Une clinique psychanalytique de la perversion, Le réel fait signe au pervers, Hallucinations, Paranoïa, Fondements théoriques d'une psychothérapie de la schizophrénie, A propos de la psychothérapie des schizophrènes, Le schizophrène, La psychanalyse entre le psychotique et son thérapeute, Thanatol I - ou des amours, des morts et des corps de qui l'on n'est pas, Thanatol II - De l'alcool et de la psychanalyse, Thanatol III - un déni de soi donné à soi-même, Correspondance Perrier-Lacan, LECLAIRE S. : Demeures de l'ailleurs
556 pages.
KAËS R., Le complexe fraternel , Paris, Psychismes, Dunod, 2008
Le complexe fraternel est un véritable complexe. Il n'est pas un simple déplacement ou évitement du complexe d'Œdipe. Il consiste en une structure, une dynamique et une économie spécifiques analysées dans ce livre selon trois niveaux. Le complexe fraternel est d'abord décrit au niveau intrapsychique à partir de l'analyse clinique de deux cures. Cette analyse met en évidence le rapport de l'imago de la mère archaïque à l'objet partiel frère ou sœur, les figures du double, l'homosexualité narcissique, la bisexualité psychique. Le complexe fraternel est ensuite analysé dans ses effets organisateurs des liens intersubjectifs entre frères et sœurs, dans leurs rapports d'amour et de haine, de jalousie, de rivalité et d'envie. Une attention est portée au choix d'objet amoureux et à l'écart qui sépare les fantasmes incestueux - universels - des réalisations de l'inceste adelphique, aux alliances inconscientes que nouent les frères et sœurs, à l'impact de la mort d'un frère ou d'une sœur sur leurs liens, à la transformation de ceux-ci à la mort des parents. Le groupe fraternel - la fratrie - forme un ensemble intersubjectif dans lequel se développe une réalité psychique qui lui est propre au sein de la famille. Le complexe fraternel est aussi un des organisateurs majeurs des groupes, et René Kaës montre comment ses effets se prolongent dans les institutions et dans l'ensemble social. Les mythes fondateurs de la psychanalyse, d'Œdipe à Narcisse, les récits de la Bible et du Coran, la mythologie et les contes, mais aussi de nombreuses références à la littérature et au cinéma, forment un contrepoint passionnant à ces analyses cliniques qui renouvellent en profondeur un thème universel.240 pages.
MIJOLLA-MELLOR S. de, Croire à l'épreuve du doute, Paris, Éditions de l'Atelier, 2008

123 pages.
KAËS R., L'institution en héritage - Mythes de fondation, transmissions, transformations, Sous la direction de, Paris, Inconscient et culture, Dunod, 2008
Crise, conflits, impasse élaborative des sujets et des groupes dans l'institution, répétition de pratiques inquestionnables, manque de cohérence théorico-clinique : en mobilisant les dimensions traumatiques groupales récentes et anciennes, notamment lors du départ ou de la mort d'une figure fondatrice, le dispositif choisi et l'écoute analytique diachronique ouvrent sur les représentations et les affects - jusqu'à la passion - investis par chaque sujet dans la fantasmatique groupale et la mythique de l'institution. Le roman de sa fondation, le destin de ses idéaux, la ritualité de ses fonctions, les alliances inconscientes et notamment celles qui relèvent de l'économie narcissique sont mis en travail, et ce que chacun fait, avec les autres, de l'héritage, est alors questionné. O. Nicolle, R. Kaës, A. -M. Blanchard, M. Claquin, A. Missenard, M. Pichon et J. Villier - membres du Ceffrap - interrogent ici avec F. Giust-Desprairies, L. Michel et J. -P. Pinel la problématique de la transmission et de la transformation dans les institutions. Référées diversement à la psychanalyse, leurs écoutes se rencontrent souvent par-delà les contrepoints qui nourrissent la réflexion. Tous proposent en effet une exploration de la demande, des voies d'intervention et d'élaboration qui privilégient les processus de symbolisation s'opérant par la mise en mots d'une histoire partagée, dans laquelle les sujets peuvent maintenant prendre place. L'institution en héritage forme ainsi le troisième volet de deux ouvrages parus dans la même collection : L'institution et les institutions et Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels.166 pages.
BARREAU J-J., Freud et la métaphore ferroviaire - Nous pratiquerions ensemble l'art de voyager, Paris, Editions In Press, 2007
Le train occupe une place singulière dans la vie de Freud. Place à part, car son œuvre s'est élaborée avec les débuts de l'ère industrielle et l'avènement du chemin de fer. D'emblée, cette machine qui vous emporte, modifiant la perception de l'espace et du temps, le fascinera jusqu'à l'angoisse. C'est au cours de son voyage en train en Italie, en 1897, que Freud repensera les fondements de la théorie psychanalytique. Voyage au cœur de l'art qui va le conduire au cœur de l'inconscient. Il utilisera le train pour présenter la méthode et le dispositif analytiques, comparant la cure analytique au voyage en train, l'espace analytique au compartiment, l'association libre au paysage qui se déroule et se transforme à sa fenêtre : la " métaphore ferroviaire ", si féconde dans l'œuvre de Freud, est née. L'art et le train constituent, l'un comme l'autre, le véhicule et la voie du transport vers l'inconscient. En fin de compte, cet art de voyager, qui tient lieu d'art de psychanalyser, Freud le pratiquera jusqu'à sa mort, installé avec ses patients comme dans un compartiment de chemin de fer, écoutant décrire le paysage qui défile à la fenêtre. Un livre puissant, dense, lumineux, une invitation au voyage qui nous conduit aux prémices de la psychanalyse et qui nous fait découvrir Freud tel que nous ne l'avons jamais vu.220 pages.
ZALTZMAN N., L'Esprit du mal, Paris, penser/rêver, Éditions de l'Olivier, 2007

109 pages.
→ Compte rendu par Françoise Francioli dans le Bulletin d'information du Quatrième Groupe n° 45, pages 62-66 du débat organisé à Paris par le Quatrième Groupe le samedi 15 mars 2008 avec la participation de Lina Balestrière, Robert C. Colin, Janine Filloux, Ghyslain Lévy, Christiane Rousseaux-Mosettig, Evelyne Tysebaert et Monette Vacquin.
MOREAU RICAUD M., Michael Balint - Le renouveau de l'Ecole de Budapest, 1ère édition en 2000 , Ramonville Sainte Agne, Analyse Laïque, Érès, 2007


300 pages.
COLOMBO E., La volonté du peuple - Démocratie et anarchie, Paris, Édittions Libertaires, 2007

138 pages.
MIJOLLA-MELLOR S. de, La paranoïa, Paris, Que Sais-Je?, PUF, 2007

127 pages.
MOREAU RICAUD M., MICHAEL BALINT: EL NUEVO COMIENZO DE LA ESCUELA DE BUDAPEST, traduction Isabel Moreno Correa - Madrid, SINTESIS, 2003