Activités scientifiques
Samedi 3 Décembre
Discutant : J. Peuch-Lestrade – Lecture de poèmes de P.Celan par A. Chondromatidou (en allemand) et M. Carrupt (en Français)
Lieu : MJC du Vieux-Lyon : 5 Place St Jean - 69005 Lyon
Argument : "La main qui ouvrira mon livre aura peut-être serré la main de celui qui fut l'assassin de ma mère. Et pire encore pourrait arriver. Pourtant, mon destin est celui-ci : d'avoir à écrire des poèmes en Allemand " Paul Celan.
C'est à partir de cette expérience d'un exil absolu que Kostas Nassikas, psychanalyste a entrepris une étude au carrefour de la linguistique, de l'anthropologie et de la psychanalyse : "Exils de langue" paru aux Presses Universitaires de France en mars 2011
La langue cite l’altérité dont elle est cependant charpentée. Enjeu de pouvoir (« dire le réel »), elle construit des remparts par le fait de « dire contre les tendances destructrices », à la façon des fées penchées sur le berceau du nouveau né, qu’elles inscrivent alors dans une destinée et protègent par anticipation verbale. « L’altérité est une dimension de l’Autre autant que de Soi, et son site se trouve essentiellement dans la langue », nous est-il affirmé. Ce site croise manifestement celui de l’étranger et c’est ce site qui, chez un sujet survivant à de grands massacres de masse - et parce que celui-ci a vécu des situations traumatiques - est souvent une aire de destruction. Les absents ne peuvent trouver place. Ils ne peuvent se faire entendre qu’en capturant le survivant dans l’idée qu’il n’est pas à sa place, qu’il est de trop. Ce survivant est un « ex-il », tel l’émigrant qui n’a plus de place, ni dans sa culture d’origine ni dans celle du pays d’accueil.
Exils de langue, de Kostas Nassikas, est une étude dédiée à Paul Celan. Le livre fait se décliner une pluralité d’exils dont la langue est le lieu, sinon l’enjeu. Ces occurrences sont travaillées dans six chapitres aux titres évocateurs et programmatiques : « La langue exilée » ; « La langue schizophrène » ; « S’exiler de la langue » ; « Résister dans la langue » ; « Le hors langue et la psychanalyse » ; « Le transfert, fabrique de langue », chapitre dont Paul Celan est la figure centrale, celle qui articule entre eux les thèmes et la matière qui les travaille. On peut dire de ce dernier chapitre qu’il condense les problématiques, parce qu’il représente les « efforts de celui qui, survolté d’étoiles (..) va, de tout son être, au langage, blessé de réalité, en quête de réalité ». Paul Celan, né d’une famille juive allemande d’Ukraine, au contraire d’Adorno pour qui « écrire un poème après Auschwitz était barbare », pensait que son destin était « d’écrire des poèmes en langue allemande » pour tenter de dire les modalités de l’indicible à l’intérieur de la langue qui était la sienne, cette langue qu’il avait en commun avec les assassins de sa mère et dont il disait qu’elle constituait pour lui « un espace d’orientation ».
Pour Kostas Nassikas, c’est parce que « le poème serait le seul lieu qui ferait une place en lui à l’indicible de la destruction humaine » qu’écrire des poèmes était pour Paul Celan un refuge où il pouvait tisser des enveloppes dans lesquelles il retrouvait contenance, s’apaisait, cherchait à reconstruire l’identité détruite (« Le langage, nous dit René Roussillon, est un appareil de symbolisation, un registre pour produire de la représentation des choses »). Mais Paul Celan avait aussi besoin de partager ces poèmes, de les donner en écoute. Il était très sensible à l’ambiance qui entourait cette écoute. Il disait : « Mes poèmes me procurent par instant, précisément lorsque je les lis, la possibilité d’être là, de tenir. » La blessure qu’il portait était une blessure dans la langue, c’est la réalité « d’une ressemblance », à qui la langue donne matière, qui était blessée, et c’est cette blessure qui réclamait guérison par la langue. Cette blessure qui continue à se perpétrer, cherche à trouver remède dans les mots trouvés, les mots entendus, (« Tant d’espace dans les cœurs a été enfoui sous les décombres… »). Cette blessure fut ravivée et resta définitivement ouverte après les propos de Blöcher, un critique littéraire qui précipita Paul Celan hors de la langue, à cause de son origine juive. Ces mots le situaient ainsi dans un « hors de la ressemblance » qui allait le précipiter dans l’extrême altérité, celle vécue par ses semblables comme radicalement inhumaine et menaçante. Il en fut pétrifié (réduit à un « corps de pierre ») et resta à jamais lourd de cette question. Comment faire sa place dans la langue, comment se sauver de « l’ex-il » de langue ?
Gilbert Rémond