Livre

ROGER G., Itinéraires psychanalytiques, Paris, Études psychanalytiques, L'Harmattan, 2008

 

Je souhaite faire partager au lecteur l’enthousiasme que j’éprouve depuis tant d’années pour ce qui demeure, à mes yeux, une aventure humaine incomparable et, indirectement une thérapeutique sans égale. J’utilise le terme indirectement car, dans le cas les plus favorables, le patient découvrira que les portes qu’il s’interdisait de franchir étaient déjà ouvertes. 
Faire une analyse, c’est avant tout une expérience affective et non, comme les résistances incitent bon nombre de postulants, maîtriser des notions théoriques. 
Tout au long de ces itinéraires parcourus sans balise Argos, j’ai accompagné des hommes et des femmes emprisonnées dans diverses organisations psychopathologiques. Leur ancrage dans un présent auquel elles donnaient une dimension anachronique a permis de les identifier et de les inscrire dans une histoire. 
Si la psychanalyse paraît en rupture avec notre société, elle demeure l’un des derniers champs interrogeant la condition humaine.

 

210 pages.

Soirée signature et rencontre avec l'auteur à Lyon le 27 novembre 2008 à la librairie A plus d’un titre 4 Quai de la Pêcherie 69001, à partir de 18h.

Débat autour du livre et signature de l'auteur à Paris le 14 mars 2009 de 14h à 18h



Débat avec Guy Roger à propos de son livre "Itinéraires Psychanalytiques",l'Harmattan, 2008 discutants: Jean-Jacques Barreau, Robert C. Colin et Francis Drossart
Guy Roger avait convié Nathalie Zaltzman à discuter son livre en mars, et il a préféré reporter ce débat de plusieurs mois. Il aime rappeler cette dédicace de Nathalie Zaltzman: "Au psychanalyste et funambule, François Perrier, tel qu'il l'exerçait, tel qu'il enseignait de l'exercer: sans filet.", dédicace que l'on trouve dans " La guérison psychanalytique".
Tout voyage n'est pas exempt de risques, et nous vérifierons au cours de cet après midi à la Schola Cantorum que psychanalyse, aventure et voyage vont ensemble. Empruntons , pas à pas, les multiples chemins associatifs et de réflexions qui se sont entrecroisés: Nous sommes revenus vers le pays de l'enfance (comment rester enfant ?), avons parlé de l'amour et de la séduction, nous sommes arrêtés devant quelques balises, (la statue du Commandeur du Dom Juan de Molière), avons rencontré l'énigme du féminin, les figures du père et ses transformations qui altèrent sa fonction, avons abordé la question controversée de la sublimation; un peu plus loin, nous avons aussi croisé un Narcisse immobile dans un paysage parfait dépeint par Robert Colin, et une Melle de Vinteuil, personnage proustien de "La recherche" présentée par Francis Drossard en contrepoint de la chanteuse Barbara , auteure de l'Aigle noir à qui Guy Roger consacre un chapitre de son livre.
Son livre, Guy Roger a choisi de ne pas le présenter, et c'est Jean-Jacques Barreau qui a accompli cette tâche, en faisant ressortir l'esprit et les points essentiels. Il a discuté quelques points précis de cet ouvrage qui reprend des travaux écrits entre 1997 et 2007. Nous résumons son exposé qui nous servira de fil rouge, et nous lui intégrerons les discussions auxquelles nous fûmes nombreux à participer.
La métaphore principale du livre est celle du voyage maritime. Jean-Jacques Barreau remarque l'importance et, le nombre des compagnons de voyage, et il en fait le recensement: les écrivains, les psychanalystes, les peintres, les auteurs-compositeurs, les dramaturges, les cinéastes. Mais la pratique de l'analyse, malgré l'entourage, les amis, les références, les institutions, confronte à la solitude. Le psychanalyste est un navigateur solitaire qui ne dispose pas de balise Argos, nous dit Guy Roger. Jean-Jacques Barreau fait une première halte à cet endroit. Il nous rappelle que le mot "balise" vient du latin "palus", c'est-à-dire "pieu". "Le phallus, balise pour la navigation en eau psychanalytique.", complète-t-il, avant de jouer avec l'autre sens de balise, venu du langage populaire: "baliser" en langage populaire, c'est avoir peur…quand les balises viennent à manque
La fonction paternelle occupe un long développement, articulée à la question du féminin, à celle de la traversée incertaine de l'Œdipe, à la flambée amoureuse. Dom Juan, qui défie le père et Dieu, est celui qui évite la castration, et il est clair qu' "à travers les femmes, c'est l'image paternelle qu'il sollicite ". Mais de quel père s'agit-il ?
La mort, l'enfer et le feu se rejoignent, et l'on hésitera ensuite dans la discussion générale sur l'analyse de cette condensation et sur la place de la fonction paternelle dans ses dimensions réelle, symbolique et imaginaire:
- S'agit il d'une représentation du désarroi infantile (c'est ainsi que je traduis de l'allemand "Hilflosigkeit"), adressé au père, et pas à la mère, très lointaine, voire absente dans la pièce de Molière, tant comme mère que comme épouse ?
- Jean-Jacques Barreau propose qu'au lieu de l'appel "Père pourquoi m'as-tu abandonné ?" l'on pourrait entendre "Père, ne vois tu pas que je brûle ?" Nous pourrions, après coup, associer aussi sur l'"Erlkönig" de Goethe, et sur l'enfant fébrile, dans les bras de son père, tenté sexuellement par le Roi des Aulnes.
- Ou bien, l'errance de Dom Juan relèverait des pulsions anarchistes. Pour Nathalie Zaltzman, elles sont vitales quand se dévoilent des représentations à la limite du monde des vivants et des morts, Elles permettent au sujet d'échapper à un danger mortifère que le complexe de castration ne saurait circonscrire, pas plus que le complexe paternel ne saurait le baliser. Dans le processus analytique, il est vital selon elle de ne pas camoufler ces représentations des pulsions de mort par de la libido, fût-elle narcissique, ou par la l'enfouissement de ces représentations sous de nouvelles liaisons. En suivant cet itinéraire, il s'agirait pour Dom Juan d'échapper à une catastrophe identitaire en fuyant l'engagement et la captivité. Dans la scène finale, le défi au père, au Dieu, à la mort, tiers ultime, viendrait se substituer aux interdits qui auraient enfermé Dom Juan dans des obligations d'amour délétères, "les prisons d'invention". Cet enfermement serait la conséquence de l'incapacité du père réel à renoncer au pouvoir imaginaire que l'enfant prête à la figure du père de l'identification primaire.
- Ou enfin, la scène finale, n'est plus la représentation de la mort, mais celle d'une rencontre avec l'embrasement du gouffre féminin, main dans la main avec le Commandeur, représentation d'une scène primitive triangularisée. Même si cette version d'un nouveau voyage, qui s'engage sous les auspices d'une union homosexuelle, n'est pas dénuée de perversion, on voit que le spectre de la mort y est repoussé, encore une fois. Dans sa mise en scène, Roger Planchon avait représenté Dom Juan emporté par un groupe de femmes. Il avait trahi Molière qui avait écrit la mise à mort de Dom Juan par le Commandeur, mais n'avait-il pas découvert un sens caché du mythe de Dom Juan ?
En discutant, nous avons collectivement recréé une nouvelle pièce de Dom Juan, où le père réel est représenté par la statue du Commandeur, qui se met en mouvement pour emmener Dom Juan à la conquête du continent noir… Cette interprétation rejoignait selon moi un autre mythe, dont il ne fut pas question cet après midi là, celui de Thésée, grand voyageur sur terre et sur mer, grand séducteur, enclin à défier les monstres, les puissants, dont son père qu'il fit se précipiter dans la mer qui portera son nom, avant de devenir respectable et de recevoir Œdipe exilé, qui disparaîtra sous ses yeux, lui aussi dans un embrasement.
En somme, quels labyrinthes emprunter pour garder vivant l'enfant en soi et ne pas souffrir excessivement de nostalgie, quels chemins de traverse pour ne pas trop mal vieillir, comment flâner pour ne pas mourir avant l'heure ? Nombreux sont les itinéraires et la psychanalyse est un art du détour.
Cet exercice de création nous a conduits à la sublimation, un autre thème cher à Guy Roger.
Selon lui, l'acte créateur contient une composante antisociale et libertaire: Transgression de la nouveauté, expression d'une vérité inouïe, deux caractères qui vont choquer, et pas seulement les conformistes. Plus tard, éventuellement, le créateur aura contribué au lien social à partir de matériaux inélaborés et non liés. Cette question sera débattue abondamment pour situer la sublimation du côté du masculin ou du féminin. Si l'on considère, selon la position freudienne que le potentiel créateur permet de tuer le maître, ne risque-t-on pas de confondre pénis et phallus dans une telle conception? Les hommes se sont appropriés le symbole et la culture. C'est un fait historique dont nous sommes en partie dégagés.
Alors, pourquoi en passer par cette théorisation, pourquoi suivre Freud, et placer la métaphore du côté du père, et la métonymie du côté de la mère ? Cela ne clarifie pas la question, même en utilisant le vocabulaire structuraliste. Métaphore et métonymie sont des déplacements, introduisant de l'autre. Ainsi, le différentiel métonymique est engagé par la mère; par exemple, l'objet transitionnel qui est un autre de la mère. La métaphore introduit à la différence des sexes. Et Guy Roger d'énoncer que la fonction paternelle peut être assurée par une femme, autrement dit que la transmission des symboles ne dépend pas des choix d'objets.
Selon lui, au sujet de l'adoption d'un enfant par un couple homosexuel, la loi française actuelle se fourvoie. Selon Guy Roger, la psychanalyse est pour l'analysant une aventure affective et non pas intellectuelle. Les analystes veulent paraître sérieux et font croire qu'ils s'intéressent doctement aux choses nobles. Qu'en est-il de leurs émotions ? Dans l'expérience de la cure, la compréhension métapsychologique sert de balise. Mais dans l'expérience esthétique, l'émotion n'est pas maîtrisée, ou bien pas par tous les analystes. Tous ne sont pas capables de décortiquer une pièce de théâtre en sortant d'une représentation bouleversante.
Une question directe vient alors de la salle, parlant franchement de l'excitation en psychanalyse: Pourquoi le processus créateur fait-il bander les analystes? Ce qui se passe sur la scène artistique, celle du théâtre, rejoint très difficilement la vie réelle. Ce plaisir, les analystes ne le prennent-ils pas aux dépens des artistes, sujets qui expriment plus librement que d'autres leurs pulsions partielles au travers de l'acte créateur ? Est évoqué Antonin Artaud, "victime" des psychiatres et/ou psychanalystes, créateur vampirisé par la psychanalyse. En fait les psychanalystes sont interrogés par les artistes qui relancent pour eux la question du sens. Assez classiquement, ajouterons nous, à la demande d'amour de l'analysant, l'analyste répondra par la recherche de la vérité du sujet (cf. Sophie de Mijolla-Mellor). Le plaisir de l'analyste n'est pas érotique, mais narcissique. Néanmoins, quand des enjeux vitaux sont engagés, par les artistes comme par certains analysants, la cure analytique ne permet pas toujours de comprendre les effets des affects, ni de dégager les voies de la sublimation: les actes créateurs sont aussi des symptômes, comme les rêves, les contes et les mythes et ne sauraient être repris intellectuellement.
Francis Drossard reprendra la métaphore du voyage, mais pour s'intéresser aux embarras de la circulation sur les chemins analytiques: la tentation de l'objectivation qui peut conduire à l'intérêt pour les objets au détriment de l'attention aux rapports entre les objets et entre les instances psychiques. Il évoque aussi l'arrêt en cédant à la tentation du narcissisme, qui rend immobile, comme Narcisse qui se mire dans l'eau, immobiles l'un et l'autre. Ô temps suspend ton vol !
Francis Drossard extrait de "La recherche du temps perdu" - roman-fleuve s'il en est - un personnage, Melle de Vinteuil, qu'il présente comme l'envers de Barbara. Proust dépeint en Vinteuil un père parfait, veuf par surcroit, père d'une fille qui va choisir le lesbianisme. Ce personnage représente pour le narrateur une identification narcissique: il admire sa musique. Dans une scène dramatique, la fille crache avec son amie-amante sur le portrait de son père, et elles insultent "le vieux singe". Melle de Vinteuil détruit l'image paternelle et même la musique vole en éclats pour le spectateur caché de cette mise à mort. Il est probable que Melle de Vinteuil fut "incestuée". Si Melle de Vinteuil déconstruit l'image paternelle, la chanteuse Barbara a réussi en revanche à reconstituer une image paternelle qui endosse les registres réel, symbolique et imaginaire, et elle a retrouvé en elle un désir qui n'est pas innocent – il faudrait là reprendre le poème mot à mot –. Barbara, empruntant la voie de la sublimation a transformé le rêve en poème-chanson.
Robert Colin s'est arrêté à un point précis de l'itinéraire, le narcissisme, à partir duquel il a bifurqué vers la lecture des Métamorphoses d'Ovide. Il nous a décrit le tableau parfait d'un paysage bucolique et ordonné autour d'une fontaine dont rien ne saurait troubler la pureté. Que dissimule cette perfection ? Le trouble aurait pu venir de l'altérité, de l'impureté des mouvements pulsionnels. Narcisse, accroupi, se défend-il vraiment des pulsions passives ? Narcisse est-il affranchi de l'angoisse de castration pour exposer ainsi son corps ? Narcisse asexué, ni homme ni femme… inapte à la bisexualité psychique donnerait raison à Freud pour qui le plaisir passif est redouté tant par les hommes que par les femmes. Robert Colin se demande si Narcisse ne serait pas le prototype du conformiste, celui qui ne se dégage jamais du contrat narcissique établi pour lui par sa mère ? Mais alors, ne devant pas se regarder dans le miroir, au risque de mourir selon la prédiction de Tiresias, qui s'y connaissait en bisexualité, il se prive du regard d'autrui, constitutif du sujet.
Nous quittons le paysage enchanteur des Métamorphoses, faisant tomber le masque de la beauté. Car derrière le beau, il y a le terrible, l'inquiétant; et aussi la quête épistémophilique – le conflit esthétique selon Meltzer: "Est-ce-que c'est si beau à l'intérieur" – ; ou encore la chute – le croupion du paon qui fait la roue et se retourne –.
Impureté et transgression sont inquiétantes, mais sont salutaires alors que Narcisse, immobile, anorexique et insomniaque reste prisonnier d'une pulsion de mort pour la mort. Se repose à nous la question de la création comme transgression, venue des pulsions partielles, déconstruction violente, voire meurtrière. Cette question nous retiendra jusqu'à la fin de nos débats. Introduire du nouveau rompt avec l'ordre établi, avec les théories en science et l'académisme en art. Galilée, Newton, Picasso étaient en rupture avec le symbolique de leur époque – idem pour Darwin et Freud –. Les psychanalystes, qui s'appuient sur le retour à l'enfance, doivent intégrer la transgression fantasmatique des tabous fondateurs, ceux du meurtre, de l'inceste, et du cannibalisme.
L'acte créateur, violent, est une conquête, une recréation dynamique après destruction d'un ordre antérieur ainsi que l'avancent aussi bien F. Nietzsche que S. Spielrein. Il nécessite un travail des pulsions de mort au service de la vie. Les transgressions des créateurs, ne sont donc pas des passages à l'acte arbitraires mais une reconquête de la sublimation.
Il semble bien que l'Homme ait besoin de ces espaces de fiction et d'invention quand le processus refoulement – levée du refoulement ne suffit pas. L'accession au symbole ne peut alors se produire que par une rupture afin de dépasser la situation de crise: un acte d'auto-engendrement dans le domaine de l'art ou de la science. A ce point nous trouvons le travail de culture (Kulturarbeit), à distinguer de la civilisation.
Les échanges très vivants ont été nourris par les interventions spontanées de Gérard Bazalgette, Bernard Defrenet, Brigitte Dollé-MonglondJanine Filloux, Marie-Claude Fusco, Jean-Pierre Kameniak, Ghyslain Lévy, Marie-Thérèse Maltèse-Milcent, Berta Roth. Cet après-midi de débats aura montré que parcourir et discuter les "Itinéraires Psychanalytiques" de Guy Roger invite à explorer les terres inconnues de la psyché: "Terres vierges" comme disent les explorateurs…
Eric Julliand